Les aventures d'un Nain Tueur de trolls dans le monde de Warhammer.
Les pas de Thror résonnaient le long de l'obscur couloir qui menait à la Forge. Toute sa vie, il avait parcouru le dédale de tunnels creusés dans la montagne, et connaissait par c?ur le plan de la forteresse comme tous les Nains de Karaz Lok. Depuis des temps immémoriaux les Nains apprenaient à connaître leur montagne et à s'y repérer les yeux fermés dès l'enfance. Cela permettait, en cas d'invasion ennemie, d'éteindre toutes les torches afin de pouvoir évacuer les femmes et les enfants en toute sécurité. Les jeunes Nains jouaient même à faire la course dans l'obscurité sans se cogner, tant leur connaissance des souterrains était grande malgré leur jeune âge. Thror, lui, avait passé l'âge des jeux. Sa barbe cachant maintenant entièrement son cou, il venait enfin d'être reconnu comme adulte, malgré ses soixante ans! L'âge importait peu pour les Nains, et les soixante printemps de Thror étaient bien peu de chose en regard de la longévité exceptionnelle de cette race; un Nain pouvait espérer vivre des centaines d'années, et la plupart d'entre eux mouraient à la guerre ou accidentellement : bien peu étaient ceux qui finissaient dans leur lit! L'âge comme la sagesse étaient donc calculés selon la longueur de la barbe, ou celle des cheveux pour les femmes. Le plus vieux Nain de la forteresse (et par conséquent le plus sage!) pouvait s'enorgueillir d'une magnifique barbe de plus de trois mètres de long; c'était le conseiller personnel du Roi de la Montagne et il totalisait pas moins de trois cent quarante-sept années d'existence . Bror, le père de Thror, était à cent soixante-quatorze ans un Nain "dans la force de l'âge". Il était maître forgeron de Karaz Lok et sa réputation s'étendait à toutes les forteresses avoisinantes.
Thror avait longtemps attendu le jour où il pourrait enfin devenir forgeron à part entière. Depuis de longues années, il n'était qu'apprenti et ne faisait que des corvées ou de petits travaux comme le forgeage de fers à cheval de basse qualité destinés aux Hommes de la vallée. Il rêvait depuis longtemps d'entrer à son tour dans la Guilde des Forgerons comme l'avaient fait avant lui son père, son grand-père et tous les fils aînés de sa famille depuis des générations. Le grade de Disciple Forgeron allait lui être attribué aujourd'hui après l'examen par le maître des runes de Karaz Lok de la hache de guerre qu'il venait de terminer, et qui représentait l'exercice ultime à accomplir pour entrer dans la Guilde. Ce grade lui permettrait enfin de forger des armes, des bijoux et des machines sophistiquées et de donner libre cours à son art. La préparation de la hache lui avait demandé six mois d'efforts et de soins, et tous ses amis s'accordaient à dire qu'elle était magnifique : aussi Thror ne ressentait aucun doute dans son esprit en se dirigeant ce matin-là vers la Forge de la Montagne.
Peu à peu le long souterrain qu'il suivait depuis dix bonnes minutes s'élargit tandis qu'un vent chaud montait des profondeurs : c'était la chaleur dégagée par le haut fourneau de la Forge qui parvenait loin en avant dans la forteresse. Bientôt Thror perçut le tintement des marteaux sur les enclumes, puis le chant des forgerons au travail. Ces chants étaient graves et solennels; ils parlaient de trésors perdus, de vieilles rancunes jamais vengées et de gloire passée, choses qui passionnaient les Nains au plus haut point mais qui laissaient indifférentes les autres races. Les hommes et les elfes appréciaient peu les chants des Nains, et avaient d'ailleurs rarement l'occasion de les entendre. La plupart des chants étaient écrits et interprétés dans la langue secrète des Nains qu'ils ne parlaient qu'entre eux et n'apprenaient à personne hormis leurs enfants, c'est pourquoi ils ne les chantaient guère devant les autres. Les chants écrits en Langage Commun étaient les moins beaux, et la voix grave et sourde des Nains avait valu à leurs chants une réputation peu flatteuse auprès des hommes. Lorsque Thror pénétra enfin dans la Grande Salle où les forgerons étaient au travail, ceux-ci entonnaient la Chanson de la Forge, leur chanson. Le couloir qu'avait suivi Thror débouchait sur une plate-forme étroite qui surplombait toute la salle; chaque fois qu'il arrivait là il prenait quelques secondes pour contempler le spectacle magnifique qui s'offrait à ses yeux : la lumière vacillante du grand feu entretenu de jour comme de nuit éclairait toute la pièce, lui donnant un aspect mystérieux renforcé par le son puissant de l'imposant soufflet de forge qui alimentait en air le brasier. Ce souffle semblait être celui de la montagne, comme celui de sa respiration lente, forte et régulière. Ce souffle donnait vie au c?ur de la forteresse. Quinze forgerons Nains étaient au travail, et Thror leur trouvait une allure magnifique; ils étaient semblables à leurs lointains ancêtres, ceux qui côtoyaient les Dieux et qui avaient forgé les plus beaux objets jamais créés. L'idée de devenir l'un d'entre eux était pour Thror la source d'une fierté sans bornes.
Il fut subitement tiré de sa rêverie par la voix de Gimbur, le Maître des Runes en personne, qui l'interpella du bas de l'escalier où menait la plate-forme.
-" Viens ici, rêveur! Nous avons à parler!"
Sa voix était rude, et il passait pour un Nain bourru, ce qui lui avait valu un surnom qu'on aurait pu traduire par "regard sévère" en Langage Commun. Le fait est qu'il ne se montrait jamais aimable, tout juste poli, et qu'il ne parlait que très brièvement, fuyant les longues conversations. Thror savait cependant que Gimbur sous des dehors peu engageants pouvait témoigner d'une réelle amitié et ne se donnait cet air renfrogné que pour être à la hauteur de la réputation de sévérité qu'on prêtait à tous les Maîtres des Runes. En descendant les quelques marches qui le séparaient encore du vieux Nain, Thror remarqua la hache qu'il avait forgée pendant à la ceinture de Gimbur. Le Maître des Runes, voyant sur quoi se tournaient ses regards eut alors un léger sourire qui disparut bien vite.
-"C'est une bonne arme! dit-il. Je l'ai examinée longtemps et vraiment tu as fait là du beau travail. Ton père peut être fier de toi. Disant cela il tourna les yeux vers Bror qui martelait distraitement un vieux fer à cheval pour avoir l'air occupé, mais qui ne perdait rien de la conversation entre le Maître des Runes et son fils. Je me suis permis, reprit Gimbur, de prendre un peu d'avance sur ce qui était prévu; les vents de magie étaient très favorables la nuit dernière et je ne pouvais pas laisser passer l'occasion de graver une si belle hache. J'ai pu lui faire porter trois runes très puissantes et elle les a bien supportées. C'est une bonne arme! répéta-t-il.
-Trois runes! murmura Thror.
-L'une d'elle est même une Rune Jalouse". En prononçant ces paroles il put lire la stupéfaction sur le visage de l'apprenti : les Runes Majeures ou Runes Jalouses comme les nommaient les Maîtres des Runes étaient les plus puissantes et l'on ne pouvait les graver que sur des objets d'une grande qualité de fabrication. Le travail des postulants au titre de forgeron était habituellement gravé d'une ou deux runes mineures, et souvent ces objets cassaient sous la puissance magique qui leur était insufflée. Le test était alors raté et l'apprenti n'avait plus qu'à recommencer. En prenant le risque de graver d'une rune si puissante la hache de Thror, et en lui en faisant porter encore deux autres avec, Gimbur avait voulu mettre à l'épreuve son travail mais aussi montrer la confiance qu'il avait en lui. Il était impossible de lui faire subir examen plus dur à passer: un objet ne pouvait en effet recevoir plus de trois runes et il ne pouvait y avoir deux runes majeures sur un même objet. Thror était donc désormais en possession d'une arme très puissante, et il venait d'entrer dans la Guilde de façon extrêmement brillante.
-"C'est un grand honneur pour?.commença-t-il, mais il fut interrompu par Gimbur qui tenait à rester distant :
-Trêve de bavardages! Prépare-toi plutôt pour la cérémonie de ce soir. Bienvenue dans la Guilde. J'ai à faire maintenant," ajouta-t-il en tournant les talons. Il disparut bientôt dans un petit couloir qui menait à ses appartements.
Thror était au comble du bonheur et son père qui ne cachait plus sa fierté lui fit de loin un grand sourire. Le père et le fils n'échangèrent aucune parole mais Thror savait que ce soir, après la cérémonie, une grande fête de famille allait être organisée où il recevrait enfin les chaleureuses félicitations de Bror. Pour patienter jusqu'au soir il alla aider son ami Dwaïn à polir quelques pièces de métal, tâche ingrate qui avait cependant le mérite de ne réclamer aucune attention particulière, ce qui convenait tout à fait à Thror, bien trop joyeux pour l'instant pour exécuter correctement un travail un peu sérieux. Bror, tout à sa fierté de voir son fils entrer dans la Guilde, martelait depuis cinq bonnes minutes le même fer à cheval à présent difforme et tout aplati. Il ne s'en rendit compte que lorsque son cousin Fâli, passant auprès de lui, lui fit remarquer en riant le peu d'utilité de son travail. Un peu confus, il alla se joindre à une équipe de forgerons qui descendait dans les mines des profondeurs de la Montagne afin d'y installer un système d'évacuation de l'eau.
La journée passa lentement. Thror rêvait à ses créations futures tout en polissant le métal , et écoutait d'une oreille distraite la conversation de Dwaïn. Son ami était rempli d'admiration pour lui, et l'enviait secrètement car lui aussi devait bientôt passer l'examen d'entrée dans la Guilde. Il avait choisi de préparer comme ?uvre à présenter au Maître des Runes une arquebuse, et se creusait la tête depuis des semaines pour empêcher le canon de l'engin d'exploser dès la première utilisation. Cet incident était fréquent avec toutes les armes à feu et Dwaïn appréhendait le moment où il testerait son arme pour la première fois. Pour se rassurer, il refaisait sans cesse ses calculs de résistance de l'acier par rapport à la puissance de la poudre, et prenait à tout moment l'avis de ses aînés. Thror qui venait de passer son examen constituait pour lui un interlocuteur de choix, et il le submergeait de questions. Cependant, à force de n'obtenir de sa part que des réponses évasives et des conseils inutiles, il finit par se lasser et reprit son polissage.
La fin de l'après-midi approchait, et les Nains s'apprêtaient à abandonner leur travail pour passer à table lorsque l'on entendit dans la salle un terrible craquement, suivi d'appels au secours qui provenaient du couloir du puits de mine. Immédiatement tous les Nains se ruèrent en direction de l'origine du bruit. Thror courait en tête, de toutes ses jambes, car il avait reconnu dans la voix qui appelait à l'aide celle de son propre père. Après un temps qui lui parut une éternité, il arriva enfin devant le puits de mine d'où provenait les cris, et fut horrifié du spectacle qui s'offrit à sa vue: le treuil auquel était suspendue la nacelle dans laquelle avaient pris place les ouvriers Nains qui remontaient de la mine avait cédé sous le poids, et les malheureux avaient fait une chute mortelle de plus de trente mètres. Seul son père avait pu s'agripper à un câble et se balançait dans le vide juste au-dessous de lui. Il gémissait de douleur, et jetait vers son fils des regards désespérés. Thror s'empara immédiatement du câble et tira de toutes ses forces pour le remonter. Il entendait les autres Nains qu'il avait largement distancés arriver derrière lui, et criait à son père de tenir bon tout en le tirant à lui; mais malgré toute sa volonté, il ne parvenait pas à le hisser d'un pouce. Les autres forgerons arrivèrent enfin dans la salle. Ils n'eurent cependant pas le temps de lui venir en aide : derrière lui le câble qui était coincé par les débris du treuil se libéra brusquement et se mit à lui filer entre les doigts. L'acier lui brûla les chairs et ses mains s'ensanglantèrent alors qu'il faisait des efforts désespérés pour retenir le filin. Il criait tandis que la douleur s'intensifiait inexorablement, et atteignait un point que nul être vivant n'aurait pu supporter plus longtemps. Dans un hurlement de souffrance et de rage, Thror lâcha le câble.
Le vent glacé qui soufflait sur les collines désertiques traversait facilement le léger manteau de lin de Thror, et rendait sa marche encore plus pénible. Il décida de s'arrêter au bord du sentier contre le tronc d'un vieil arbre mort, à l'abri de la morsure du froid. Depuis son départ de Karaz Lok trois jours auparavant il n'avait fait que cinq pauses très courtes et n'avait pas dormi. Il suivait volontairement ce sentier désert qui menait vers des contrées désolées afin de s'éloigner des routes commerciales très fréquentées et totalement sûres. Il n'avait pas rencontré âme qui vive sur son chemin depuis deux jours, et les dernières personnes à l'avoir vu ne lui avaient pas adressé la parole, avaient baissé les yeux et s'étaient éloignées sans se retourner. Il était désormais un solitaire, un exclu volontaire et sa vie ne lui appartenait plus: il était devenu un Tueur.
La mort de son père avait détruit sa vie à jamais. Après l'accident on avait remonté les corps du puits de mine et Thror avait veillé la dépouille de Bror toute la nuit. Le soir qui devait être celui de son entrée dans la Guilde et par conséquent l'instant le plus important de sa vie s'était transformé en un cauchemar qui le hanterait jusqu'à la fin de ses jours. Il n'avait pas versé une larme, n'avait pas proféré un son pendant la longue veillée funèbre et les pensées s'étaient bousculées sans répit dans son esprit. Personne n'était responsable de l'usure du treuil qui avait déclenché la catastrophe, et tous les témoins avaient vu Thror tenter de sauver son père à tout prix; tous avaient vu ses mains ensanglantées et horriblement brûlées par le frottement de l'acier; tous reconnaissaient qu'il eût été impossible à n'importe qui de retenir le câble et pourtant?Pourtant Thror avait choisi de porter seul le poids de cette tragédie. Il était le dernier espoir de son père , il avait pu lire sa détresse dans le regard qu'il lui avait jeté, et aurait dû le sauver ou mourir avec lui en tentant de le faire. Au lieu de cela, la douleur lui avait fait lâcher prise et Bror était mort par sa faute. Ce raisonnement aurait pu paraître absurde à un humain mais pour un Nain, il était tout à fait plausible. L'honneur de Thror était entaché à jamais à ses propres yeux, et il n'avait aucun ennemi contre qui exercer sa vengeance. l'Ordre des Tueurs lui avait fourni la dernière porte de sortie possible en l'acceptant dans ses rangs.
Ses mains avaient été soignées et même s'il garderait toute sa vie de profondes cicatrices il pouvait s'en servir normalement. Sitôt après sa guérison il était aller trouver Frerïn , qu'il savait être membre de l'Ordre des Tueurs et lui avait demandé de le faire entrer dans la secte. Ce dernier ne lui avait posé aucune question, ne lui avait jeté aucun regard de pitié ou de compassion, et s'était contenté de marmonner quelques réflexions personnelles dans sa barbe sans sembler prêter attention à la requête de Thror. Frerïn Sans-Regrets (c'était là son surnom) était un Nain important, bien plus encore que ne l'imaginaient les habitants de Karaz Lok qui connaissaient son appartenance à la secte des Tueurs sans pour autant savoir quel rôle exact il jouait dans cette organisation secrète. Son visage était très pâle, presque blanc, ce qui est très rare chez les Nains, et une flamme brûlait sans trêve au fond de ses yeux. Les autres Nains ne l'aimaient pas beaucoup et il était toujours seul. On ne savait pas grand-chose sur lui sinon qu'il venait de la région de Karaz a Karak où il avait une fille unique pour toute famille, et qu'il allait et venait entre les forteresses Naines sans qu'on sache trop pourquoi ni comment. Il séjournait depuis trois semaines à Karaz Lok et n'allait pas tarder à partir selon toute vraisemblance : son sac était déjà fait et sa chambre était entièrement rangée et nettoyée lorsque Thror était allé le trouver. Après quelques minutes de pesant silence il avait lâché brusquement quelques mots, disant qu'il attendrait le jeune Nain dans la Salle du Temple le soir même, et l'avait congédié sans plus d'explications.
Thror devait garder longtemps les images de la cérémonie en mémoire. Lorsqu'il était entré le soir dans la Salle du Temple ce n'était pas un Nain qui l'attendait mais dix. Tous avaient la tête recouverte d'une cagoule orange vif, la couleur de l'Ordre, et étaient assis en cercle au centre de la salle. Ces Nains devaient être des habitants de Karaz Lok car Thror n'avait vu aucun étranger arriver à la forteresse ce jour-là et Frerïn était le seul hôte hébergé à ce moment-là dans la Montagne. La secte avait des membres un peu partout, et tous n'avaient pas fait le Serment des Tueurs: ils continuaient à mener une vie normale tout en faisant partie de l'Ordre et en participant à ses activités secrètes. Toutes ces choses restaient ignorées du reste de la population, et Thror en découvrant cette petite assemblée qui l'attendait avait été, comme on l'imagine, bien surpris de découvrir que la puissante organisation secrète avait des ramifications jusque dans sa paisible montagne natale.
-"Approche! avait dit une voix que Thror avait aussitôt reconnue comme étant celle de Frerïn. Il s'était avancé au milieu du cercle sans dire un mot, et avait attendu tandis que chacun des membres de l'assemblée semblait le juger du regard.
-"Tu as exprimé le souhait d'entrer dans l'Ordre, Thror fils de Bror" avait continué Frerïn. "Nous connaissons tous tes raisons, et nous nous associons à ta peine. Tu connais nos lois. Si tu acceptes de devenir l'un d'entre nous, tu renonceras à protéger ta vie, tu renonceras à céder à la peur de la mort, tu n'auras plus le droit de porter d'armure ni de bouclier au combat, et tu ne pourras plus reculer devant aucun danger. En contrepartie nous t'offrons la possibilité d'exercer ta vengeance. Ta haine n'a pas de corps, tu n'as aucun ennemi à tuer pour venger la mort de ton père ; rejoins nos rangs et tu retrouveras ton honneur dans une mort glorieuse au combat. Sache aussi que si tu fais le serment d'appartenir à notre Ordre tu ne pourras plus jamais le briser, et si tu ne trouves pas la mort au combat ton fils devra à son tour tenter de regagner ton honneur en faisant lui aussi ce serment. Tu ne seras délivré de ta parole que par ta propre mort ou par celle de l'un de tes descendants. Acceptes-tu ces conditions et fais-tu le serment d'obéir à nos lois?
-J'en fais le serment. répondit Thror d'une voix monocorde.
-Bienvenue parmi nous, Thror aux Mains de Sang."
Chaque Tueur avait en effet un surnom qui lui était donné à son entrée dans l'Ordre par le Maître de cérémonie. Il faisait en général référence à un trait particulier du nouveau venu, et devait être porté avec fierté jusqu'à la mort au même titre que le nom réel. Mais ces détails n'avaient aucune importance aux yeux de Thror. Il n'avait pas non plus manifesté la moindre émotion lorsqu'on lui avait rasé presque entièrement le crâne, en ne laissant qu'une crête de cheveux qu'on avait teinte en orange pour montrer sa condition de Tueur aux yeux de tous. Cette coiffure était à la fois le symbole de la recherche de l'honneur perdu et un terrible avertissement lancé à l'ennemi pour lui signifier que son adversaire ne reculerait pas et préférerait mourir sur place.
Enfin, Thror avait pris la hache qu'il avait forgée de ses propres mains et après avoir juré dessus qu'il ne faillirait jamais à sa quête (ç'eût été un déshonneur impensable pour lui et pour tous les Membres de l'Ordre) il avait quitté l'assemblée et était allé faire son bagage. La nuit venue, sans avoir fait d'adieux à personne il était sorti de sa forteresse natale et avait pris le chemin du Sud, celui qui menait vers les contrées désolées où vivaient les tribus d'Orques et de Gobelins. Il devait à présent affronter tous les êtres maléfiques qu'il rencontrerait et en tuer le plus grand nombre possible avant de mourir à son tour.
Tous ces événements lui revenaient en mémoire alors qu'il se reposait de sa longue marche sur le bord du sentier. Il se demandait combien de temps il lui faudrait encore marcher avant d'atteindre le pays des Gobelins, et ce qu'il faudrait faire pour les trouver une fois sur place. Les Gobelins vivent en effet reclus dans leurs terriers dont les entrées sont soigneusement dissimulées et impossible à découvrir pour un étranger à leur clan, et ils ne sortent la plupart du temps que la nuit pour s'attaquer à des proies faciles comme les petits convois ou les voyageurs égarés. En aucun cas ils ne se risqueraient à affronter un Tueur, et toutes les chances de les approcher de près pour Thror se résumeraient à se faire égorger pendant son sommeil. Il savait tout cela, mais était décidé à aller là où le danger était le plus grand, quitte à mourir sans avoir pu tuer le moindre ennemi.
Thror était plongé dans ces macabres pensées lorsqu'il crut entendre au loin un chant, à peine perceptible à cause du vent violent qui soufflait sur les collines. Il se redressa immédiatement et tira sa hache de sa ceinture, puis jeta un ?il derrière l'arbre mort en direction du chemin. Le chanteur se rapprochait. Thror ne pouvait pas encore le voir mais sa chanson se faisait de plus en plus audible et l'on pouvait à présent en comprendre les paroles. C'était un chant en Langage Commun, et la voix semblait être celle d'un humain. Cependant Thror restait sur ses gardes car les rares humains à s'aventurer sur ces terres étaient pour la plupart des brigands, et de manière générale les braves gens ne se rendaient jamais aussi loin des routes commerciales. L'homme semblait être seul car Thror ne distinguait qu'une voix, et ne percevait pas de bruits de conversations. Mais tout à coup la chanson cessa net et il n'entendit à nouveau que le hurlement du vent. Il ne voyait toujours personne sur le sentier et commençait à s'interroger sur ce mystère quand une voix derrière lui le fit sursauter:
-"Les Gobelins ne chantent jamais lorsqu'ils vous suivent! Ils se contentent de vous rejoindre silencieusement, de vous bondir dessus et de vous trancher la gorge par-derrière."
Thror fit volte-face. Un humain se tenait devant lui, les bras croisés, et le regardait en souriant.
-"Vous n'en rencontrerez d'ailleurs aucun par ici, maître Tueur. Ces collines n'intéressent personne à part les voyageurs comme vous et moi, fit-il en s'asseyant sur une grosse pierre.
-Qui êtes-vous? demanda Thror d'une voix menaçante, furieux d'avoir été surpris.
-Je vous l'ai dit, un voyageur. Mais il vaut mieux en effet que je me présente: mon nom est Ganyal, fils de Paryan. Je viens de Talabheim et je me rends dans le Sud.
- Thror aux Mains de Sang, fils de Bror, pour vous servir" répondit-il un peu surpris. Il s'attendait en effet à avoir à combattre l'étranger une minute auparavant et voilà qu'il devait maintenant lui faire des politesses! "Pourquoi me suiviez-vous donc, et comment, si je puis me permettre, m'avez vous contourné sans que je m'en aperçoive?
-Eh mon Dieu! Je n'ai jamais dit que je vous suivais, et c'est par pur hasard que nous nous sommes rencontrés je vous le jure! Et pour répondre à votre seconde question , Thror aux Mains de Sang, sachez seulement que ma prudence naturelle me conseille toujours d'approcher discrètement une personne qui m'attend dissimulée derrière un arbre avec une hache à la main! Pouvez-vous à propos la remettre à votre ceinture; je crois que vous pouvez juger à présent que je ne représente pas un danger pour votre vie.
-Sachez que je ne crains jamais pour ma vie, répondit Thror en s'exécutant.
-Oh je sais tout cela, j'ai déjà eu l'occasion de rencontrer des Tueurs dans le passé. Mais je vois que le soir commence à tomber : que diriez-vous de poursuivre cette discussion autour d'un bon repas? Je suppose que vous n'en avez plus pris depuis assez longtemps à voir votre air abattu, et de toute façon les Nains ne refusent jamais de s'asseoir à une bonne table, pour autant que l'on puisse trouver quelque chose qui nous serve de table dans les environs!
-Je vois que vous connaissez bien mon peuple, Ganyal! J'accepte de grand c?ur car je dois dire que je suis tellement affamé que je pourrais manger des cailloux! fit-il, ravi.
-J'ai heureusement autre chose à vous proposer." dit Ganyal en riant, et il sortit de sa musette un pâté, du fromage et une outre de bière.
La soirée se passa joyeusement, et les deux compères mangèrent beaucoup et parlèrent longuement. Ganyal ne posa aucune question sur les raisons qui avaient poussé le Nain à entrer dans l'Ordre, sachant que les Tueurs ne parlent quasiment jamais de ce sujet pénible. Il semblait bien connaître les Nains et se montra très amical avec son invité. Ils décidèrent de faire route ensemble à partir du lendemain et Thror s'endormit en toute confiance aux côtés de son nouveau compagnon, n'ayant de toute façon pas d'or ni quoi que ce soit de précieux sur lui, et sa vie, comme on le sait, ayant à présent une valeur tout à fait dérisoire à ses yeux. Quant à sa hache, l'homme n'aurait pu la lui prendre qu'en le tuant, car elle était attachée par une chaîne à son poignet. Ses appréhensions se révélèrent finalement injustifiées et le lendemain il fut tiré de son sommeil par Ganyal qui lui proposait une tasse de tisane en guise de petit déjeuner.
Pendant huit jours, Thror et Ganyal avaient fait route ensemble vers le sud; ils n'avaient rencontré personne sur leur chemin, pas même un animal, et les provisions commençaient à s'épuiser quand un soir Ganyal qui s'était éloigné pour aller chercher du bois pour le feu revint tout joyeux vers son ami.
-"J'ai aperçu du haut de cette colline une rivière que je connais bien, et qui mène à Barak Varr. Je sais où nous nous trouvons à présent : nous sommes aux portes des Terres Arides, entre le Roc de Fer et Rocher Noir exactement. Nous avons dû suivre un sentier que bien peu de gens empruntent, ma foi, et il conduit à des régions assez mal fréquentées! Mais au moins il y a du gibier par ici et nous pourrons manger un peu mieux ce soir, pour peu que j'arrive à réparer mon arc."
Le menu fut en effet meilleur que d'habitude ce soir-là, Ganyal ayant réussi à réparer son arc et à tuer une sorte de petit lapin qui se révéla excellent une fois cuit à la broche. La nuit Thror se mit à réfléchir: il avait entendu parler de ces régions et d'après ce qu'on lui avait raconté elles étaient peuplées de tribus de Gobelins qui faisaient du commerce avec les Orques des montagnes et qui n'attendaient qu'un chef de guerre suffisamment malin et populaire pour les rassembler et les emmener piller les riches cités portuaires du golfe Noir, à commencer par la plus importante d'entre elles, la ville fortifiée des Nains de Barak Varr. S'il descendait encore plus au Sud, il était certain de trouver suffisamment d'ennemis à affronter pour retrouver son honneur.
Le lendemain ils descendirent le long du cours de la rivière, et arrivèrent en fin de matinée à une croisée de quatre chemins. Un gué permettait de traverser la rivière et de prendre le sentier du Sud qui s'enfonçait au milieu d'une végétation basse très dense; au Nord-Ouest le chemin qu'ils avaient suivi continuait le long de la rivière jusqu'à Barak Varr ; le chemin du Nord-Est menait quant à lui tout droit vers la sinistre forteresse du Roc de Fer dont ils pouvaient apercevoir les tours à l'horizon. C'était un repère d'Orques, et il était inutile d'espérer y pénétrer sans une puissante armée.
-"Eh bien je pense que je vais aller là où j'aurai le plus de chances de rencontrer des Gobelins : au Sud! dit Thror en contemplant la lande qui s'ouvrait devant lui. Ganyal fronça les sourcils :
-Pour en rencontrer, vous en rencontreriez faites-moi confiance! Savez-vous ce que c'est que ce sentier qui part à travers les broussailles, malheureux? Non, bien sûr, vous n'aviez jamais quitté votre Montagne auparavant. Je vais vous le dire: on l'appelle le Pas des Gobelins, et il porte bien son nom : c'est la principale route commerciale entre les Terres Arides et les forteresses Orques du Nord, et c'est par là que passent les convois de marchandises et les armées de Peaux Vertes venant du Sud. Je sais le peu de prix que vous accordez à votre vie, vous autres Tueurs, mais croyez-moi si vous vous engagez ici vous irez rejoindre rapidement vos ancêtres sans avoir une seule chance de vous en tirer. Les ajoncs que vous voyez le long du sentier ont des épines si pointues qu'il vous sera impossible de vous réfugier dans la lande, et le Pas est si long qu'il vous faudrait au moins sept jours pour le parcourir de bout en bout. Une fois que vous serez surpris en plein milieu par une tribu de Gobelins vous serez bien avancé : ils vous cribleront de flèches et vous n'aurez pas le temps d'en tuer un seul! Autant vous diriger tout droit vers la forteresse du Roc de Fer, courir vers ses murailles et tenter de s'en approcher le plus près possible avant de s'écrouler percé de carreaux d'arbalètes! Vous feriez plaisir aux Orques, croyez-moi; ils doivent s'ennuyer ferme là-bas : les fous dans votre genre sont assez peu nombreux!"
Thror n'avait pas dit un mot pendant que son ami cherchait à le convaincre de renoncer à cette folie et de l'accompagner à Barak Varr. Il savait que sa vie risquait d'être courte mais cela lui était bien égal; sa décision était déjà prise et il ne ferait plus marche arrière. Ganyal comprit à son regard qu'il ne changerait pas d'avis et n'insista pas.
-"Adieu donc, maître Thror! Ravi de vous avoir connu. Je dirai à votre famille que vous avez été brave... brave et stupide. ajouta-t-il en se retournant avant de s'éloigner en direction de Barak Varr.
-Au revoir Ganyal, fils de Paryan; et merci. Je ne vous oublierai pas."
Ganyal haussa les épaules sans se retourner et continua sa route. Il ne fut bientôt plus qu'un point à l'horizon, puis disparut tout à fait. Thror resta perdu dans ses pensées quelques minutes et se remit finalement en route. Il bondit par-dessus les pierres glissantes du gué, rejoignit l'autre rive et s'enfonça dans la lande par le petit chemin étroit au milieu des ajoncs.
Il marcha trois jours sans rencontrer le moindre Gobelin ni croiser d'autre chemin, et aussi loin que portait son regard il ne voyait que la plaine qui paraissait être sans fin. Pendant la journée il ne percevait aucune présence aux alentours et le soleil écrasant semblait étouffer tout bruit, mais la nuit venue le maquis s'animait et Thror pouvait entendre de mystérieuses bêtes, grosses et petites, se déplacer ou chasser tout près de lui. Il semblait même y avoir des sangliers sauvages, protégés des ajoncs par leur cuir épais; Thror avait entendu dire que certains Orques téméraires parvenaient à en dresser et à les chevaucher lorsqu'ils allaient au combat, chose qui lui paraissait assez improbable et qui pourtant était vraie. Cependant, toutes ces réflexions ne lui ôtaient pas de la tête qu'il s'était engagé sur ce sentier non pas pour découvrir à quoi ressemblaient les sangliers mais pour rencontrer et tuer des Gobelins; or, malgré les avertissements de Ganyal ceux-ci restaient introuvables. Pourtant, au soir du troisième jour, Thror aperçut enfin au c?ur de la lande une lumière vacillante et lointaine qui semblait provenir d'une torche. Elle fut bientôt suivie de centaines d'autres, qui formaient un mince lacet ondulant au milieu de l'obscurité en direction de l'endroit où il se trouvait. Bientôt le Nain put entendre des cris perçants et des claquements de fouets; c'était manifestement une colonne de Gobelins qui remontait le Pas au trot sous les coups et les injures de ses chefs. Thror décida de se dresser au milieu du sentier, prêt au combat et attendant ses ennemis de pied ferme.
De toute évidence les Gobelins ne soupçonnaient pas qu'un étranger puisse se risquer aussi loin dans leurs terres, et la seule préoccupation de chacun d'entre eux était pour toute la durée de la traversée du Pas de se trouver le plus longtemps possible en tête de la colonne pour avoir l'honneur d'ouvrir la marche. Cet honneur étant (pour une fois) sans danger, les candidats au poste d'éclaireur principal se bousculaient à la première place. Blok courait en tête du cortège. Il venait juste de doubler Gnarf en lui faisant un croche-pied, et tentait d'empêcher à tout prix Glo-Douk de le dépasser. Ce dernier lui avait mordu le doigt lorsque Blok lui avait mis la main dans la figure et tentait à présent de lui faire avaler sa torche. D'un coup de coude bien ajusté en plein menton, Blok s'en débarrassa habilement et se retrouva seul en tête. Jetant un petit coup d'?il par-derrière, il s'aperçut avec joie qu'il avait à présent plusieurs dizaines de mètres d'avance sur ses poursuivants les plus proches et eut un petit rire de satisfaction. Malheureusement pour lui sa joie fut de courte durée: il s'était à peine retourné qu'il trébucha contre une grosse racine et s'étala de tout son long dans la terre poussiéreuse du sentier. Relevant la tête en grommelant, Blok vit d'abord deux pieds juste devant son nez ; il leva alors les yeux et aperçut enfin Thror qui se tenait dressé devant lui ; il vit son regard froid, ses cheveux couleur de feu et la lame de sa hache qui reflétait sous la lune une lueur sinistre : c'en était trop pour lui. Se relevant d'un bond, il tenta de s'enfuir mais fut décapité sans avoir pu proférer un son et sa tête alla rouler dans le fossé au bord du sentier.
Thror prit une profonde inspiration. Sa hache venait enfin de tuer un ennemi, et luisait d'une aura surnaturelle. La magie runique dont elle était chargée venait de décharger toute sa puissance dans le coup qu'il avait porté, et bien qu'il n'eût tué qu'un misérable Gobelin, Thror sentait une extraordinaire facilité à manier son arme qui semblait animée d'une vie propre. Il se prépara à affronter les autres Gobelins qu'il entendait arriver en masse dans le sentier mais qui n'avaient pu voir ce qui s'était passé, le chemin décrivant une courbe juste à l'endroit où Thror se tenait. En déboulant sur les lieux, les premiers d'entre eux ( parmi lesquels se tenait Glo-Douk furieux d'avoir été semé par le pauvre Blok) aperçurent Thror qui les attendait debout devant le cadavre sans tête de leur compère. Ils n'eurent pas le temps de réaliser ce qui s'était passé et tombèrent également, victimes de la terrible lame. Ceux qui les suivaient eurent le temps de s'arrêter en pleine course, lâchèrent leurs torches en couinant de peur et tentèrent de faire demi-tour à toute vitesse, mais ils se heurtèrent à d'autres Gobelins qui arrivaient à leur tour sur les lieux et provoquèrent un bel accident. Bientôt le désordre fut total. Les Gobelins mouraient les uns après les autres sous les coups du Tueur, et ceux qui arrivaient à lui échapper refluaient dans le sentier et se retrouvaient bloqués par le reste de la colonne, ou sautaient dans les ajoncs et hurlaient de douleur, la peau déchirée par les épines acérées des taillis. Tous les Gobelins qui avaient vu le Nain et qui avaient pu lui échapper en retournant sur leurs pas effrayèrent leurs camarades par leurs cris ou leurs blessures, et allumèrent le signal de la panique générale, qui se propagea en un instant à toute la colonne. Le bruit courut qu'un puissant guerrier faisait une hécatombe parmi ses ennemis en tête de la colonne et que nul ne pourrait lui échapper ; d'autres affirmaient que la caravane était tombée dans une embuscade tendue par les Hommes de la vallée ; d'autres enfin (et c'étaient les plus nombreux) n'affirmaient rien du tout et se contentaient de fuir en poussant des hurlements. Les chefs Orques qui encadraient les Gobelins tentèrent bien de calmer les esprits en distribuant des volées de baffes et de coups de fouet mais ils n'arrivèrent à aucun résultat et certains d'entre eux commencèrent même à fuir à leur tour.
Pendant ce temps, Thror poursuivait ses ennemis en enjambant des dizaines de cadavres sur son chemin et en éliminant impitoyablement les retardataires. Les Gobelins étaient cependant parvenus à prendre un peu d'avance sur lui malgré leur fuite désordonnée, poussés sans doute par la motivation de garder leur tête en place sur leurs épaules, et, chose plus grave, avaient involontairement mis le feu aux broussailles en laissant tomber leurs torches dans leur course effrénée. Toute retraite était désormais impossible pour Thror, les flammes et la fumée ayant envahi le chemin derrière lui : il devait continuer à poursuivre les Peaux-vertes en fuite sous peine de mourir dans l'incendie de la lande.
Il courait depuis longtemps avec le feu à ses trousses et n'avait plus aperçu le moindre Gobelin depuis cinq bonnes minutes quand tout à coup une flèche siffla à ses oreilles. Un grand Orque Noir, caché dans l'ombre du sentier un arc à la main, venait de lui décocher sa dernière flèche et fouillait avec rage dans son carquois vide. Thror l'aperçut du chemin et le défia:
-"Viens donc te battre en pleine lumière, Peau-Verte! Ou peut-être as tu peur et préfères-tu rôtir parmi les broussailles avec les crapauds et les gorets sauvages?"
Le grand Orque poussa un grognement de colère et bondit au milieu du sentier, faisant preuve d'une agilité surprenante pour une créature de sa taille et de sa corpulence. Les Orques aiment les combats, et la mort n'est pas pour eux quelque chose d'effrayant, contrairement aux humains. Cependant l'adversaire de Thror sentait que le Nain n'était pas un guerrier ordinaire et cela le perturbait quelque peu tout au fond de son être. Thror quant à lui arborait un sourire funeste; il n'avait jusqu'ici pas combattu à proprement parler et avait simplement taillé en pièces une vingtaine de Gobelins apeurés qui ne lui avaient pas opposé la moindre résistance; la perspective d'un véritable duel à mort où seul le plus brave et le plus fort survivrait lui donnait enfin la satisfaction d'être face à son destin.
Le combat s'engagea. Thror para le premier coup de cimeterre de l'Orque qui s'était littéralement rué sur lui en poussant un féroce cri de guerre. Les attaques de son ennemi étaient puissantes et nombreuses, mais à chaque coup il parvenait à s'esquiver ou à bloquer la lame immense de l'Orque Noir avec sa propre hache qui était son dernier rempart avant la mort, puisqu'il ne portait ni armure ni bouclier. Ses propres coups frappaient sur le bouclier de son adversaire, ou rebondissaient contre sa grande cotte de mailles sans réussir à la transpercer, et Thror sentit bientôt que ses forces commençaient à s'épuiser en vain. Protégé par son armure, son ennemi ne se déplaçait presque pas et gardait son énergie avec beaucoup d'expérience pour amener le Nain à céder sous la fatigue du combat. Celui-ci devait en effet rester très mobile pour échapper aux terribles coups de l'Orque dont le visage couturé de cicatrices témoignait des nombreuses batailles auxquelles il avait participé dans sa vie. Tout autour des deux guerriers, le feu s'était répandu attisé par un vent violent et la fumée commençait à envahir le sentier. Thror cherchait désespérément la faille dans la défense de son adversaire qui continuait à le harceler sans relâche, et peu à peu ses coups commençaient à frapper dans le vide sous l'effet de la fatigue. Le grand Orque Noir s'en aperçut et poussa un grognement qui ressemblait à un rire : son ennemi ne pouvait plus lui échapper. Il lui porta une violente attaque qui ne fut repoussé que d'extrême justesse, mais qui parvint tout de même à infliger au Nain une longue coupure à l'avant-bras. Sous la douleur, il faillit lâcher sa hache. Harassé de fatigue, la fumée lui piquant les yeux et le sang ruisselant sur sa main, Thror aperçut l'Orque lever son arme au-dessus de la tête pour lui asséner le coup de grâce. Dans une ultime tentative il abattit sa hache au hasard vers son ennemi qui poussa aussitôt un hurlement : la lame venait de lui couper la jambe au-dessus du genou, à un endroit où l'armure faisait un raccord de cuir entre deux pièces de métal. L'Orque tomba à terre en se tordant de douleur , et alors que Thror s'attendait à devoir l'achever il le vit avec étonnement perdre connaissance et mourir à ses pieds en un instant.
Le Nain venait de remporter sa première victoire, mais il pensait qu'elle était également la dernière: le sentier était envahi par les flammes des deux côtés, le maquis était en feu sur le bord Est du Pas des Gobelins et le bord Ouest, plein d'ajoncs aux aiguilles acérées, ne tarderait pas à brûler aussi. Toute fuite par ce côté-là aboutirait à des souffrances inutiles, le corps percé par des milliers d'épines, et le feu le rattraperait au bout de quelques mètres. Thror se résignait donc à mourir dans l'incendie lorsqu'il entendit tout à coup un bruit de sabots au galop. Soudainement les taillis s'écartèrent comme par magie, et un Nain monté sur un Poney fit irruption sur le chemin. Il cria à Thror qui n'en croyait pas ses yeux de grimper en selle derrière lui, l'aida à se hisser sur sa monture puis donna des éperons et repartit avec son passager au triple galop.
-"Et les ajoncs??" songea Thror alors qu'ils s'enfonçaient en plein c?ur des broussailles. Comme si il avait deviné sa pensée son compagnon lui cria d'une voix forte pour couvrir le vent :
-"Ne vous en faites pas pour les épines! Nous sommes protégés efficacement contre elles. Essayez plutôt de ne pas tomber, nous arriverons dans un moment."
Sans rien répondre, Thror s'accrocha comme il put au crin du poney qui filait dans la nuit.
Le poney avait galopé à vive allure jusqu'à l'aurore sans sembler se fatiguer malgré ses deux passagers et avait parcouru une distance considérable avant d'arriver à destination. Thror s'était tu pendant tout le trajet et son mystérieux sauveur ne s'était même pas retourné pour voir si son passager était toujours en selle. Les Nains ne sont pas des spécialistes de l'équitation - c'est le moins qu'on puisse dire - et Thror crut tomber dix fois pendant le voyage, parvenant tout de même tant bien que mal à retrouver son équilibre; cependant, il eut mal au c?ur jusqu'à leur arrivée. Son étrange compagnon, qui était pourtant lui aussi un Nain, ne paraissait pas être affecté par la nausée et semblait tout à fait à son aise sur un poney, ce qui étonna un peu Thror : si ses semblables chevauchaient parfois les poneys, ils n'aimaient pas rester dessus trop longtemps et les utilisaient la plupart du temps pour transporter du matériel en les guidant à pied par la bride. Le fait de chevaucher une monture en plein galop leur paraissait plutôt dangereux et seuls quelques jeunes Nains intrépides se risquaient à le faire le plus souvent après avoir un peu trop bu ; ces aventures mouvementées se terminaient d'ailleurs pour la plupart en accidents et les buveurs juraient en général de ne plus jamais tenter à nouveau pareille bêtise. Mais le compagnon de Thror n'avait visiblement pas bu et menait sa monture avec beaucoup d'aisance.
Ils arrivèrent au petit matin à une ferme perdue au milieu de la lande. Le bâtiment était construit entièrement en pierre d'ardoise, et était adossé à un gros rocher qui faisait partie intégrante de la maison. De l'extérieur on pouvait apercevoir des marches taillées dans le roc menant jusqu'au sommet du rocher, qui servait de tour de guet. Thror s'aperçut que le paysage avait changé: il ne voyait plus les buissons d'ajoncs qui bordaient le Pas des Gobelins et la plaine était à présent couverte d'herbe. Autour de la ferme il vit de nombreux champs, ainsi qu'un enclos où étaient regroupés quelques poneys semblables à celui qui les avaient amenés ici. Les bêtes reconnurent leur maître et s'avancèrent à sa rencontre.
Leur poney s'arrêta sur le seuil de la porte et les deux Nains en descendirent d'un bond. Le compagnon de Thror s'approcha de lui et lui tendit la main en disant avec un sourire:
-"Bienvenue chez moi, mon ami! Je m'excuse de ne pas avoir fait les présentations plus tôt mais l'endroit où nous nous sommes rencontrés ne s'y prêtait guère! Borri, fils de Norri pour vous servir et vous venir en aide lorsque vous en avez besoin.
-Thror, fils de Bror, à votre service et à celui de votre famille pour dix générations. répondit-il en s'inclinant respectueusement.
-Je crains que vous n'ayez pas de famille à servir, Thror, je n'ai ni parents ni descendants ni compagne; en outre il est naturel de s'aider entre Nains, qui plus est lorsque ces Nains appartiennent à la même confrérie.
-Vous êtes vous aussi un Tueur? s'exclama Thror stupéfait.
-Oui, bien que cela ne se voie guère. Les années et les soucis m'ont enlevé la belle crête de cheveux que je portais dans les premières années qui suivirent mon entrée dans l'Ordre , mais ma barbe est restée, grâce à Valaya!"
Borri était en effet entièrement chauve, mais possédait une magnifique barbe qui lui arrivait jusqu'aux genoux. Tout comme Thror, il ne portait aucune armure et n'avait comme seule arme qu'une hache à double tranchant qui pendait à sa ceinture. Son visage était marqué par une profonde cicatrice qui lui traversait la joue droite depuis le menton jusqu'à la tempe, et passait juste sous l'?il. Malgré cela il paraissait tout à fait sympathique et possédait un regard joyeux et malicieux. Il invita son hôte à entrer dans sa demeure et bientôt les deux Nains se retrouvèrent attablés devant une chope de bière.
"-Alors, mon ami, avez-vous fait bonne chasse sur le Pas des Gobelins ? Car je suppose que vous vous y êtes engagé pour cela, tuer des Peaux Vertes, n'est-ce pas? Mais votre méthode me paraît quelque peu risquée, et vous étiez à deux doigts d'y laisser votre vie lorsque je vous ai secouru.
-Ma vie? répondit Thror un peu surpris. Je vous croyais Tueur vous aussi, vous devez donc savoir qu'elle n'a plus aucun prix à mes yeux! Peu m'importe de la perdre, et pour tout vous dire je songeais fermement à mourir en prenant ce chemin qu'un de mes amis m'avait pourtant déconseillé. Les Gobelins ou le feu, le tout est de trouver un moyen de quitter l'existence honorablement et votre intervention n'a fait que retarder cette échéance. Je suis désolé de vous le dire mais votre sauvetage n'a servi à rien; vous auriez mieux fait de me laisser griller près de l'Orque que je venais d'abattre!
-Vraiment, vous pensez cela? reprit Borri en fronçant les sourcils. Sachez que l'Ordre n'admet pas de candidats au suicide, et que vous n'avez pas le droit de vous laisser mourir, de même que vous n'avez pas le droit de reculer devant un adversaire! Si vous considérez que votre but est simplement de trouver une fin plus "honorable" que celle qui vous était proposée dans votre vie passée alors vous n'avez rien compris à notre confrérie et vous n'avez rien à y faire! Vous n'êtes pas en mesure de juger le prix de votre existence, c'est une insulte aux Dieux qui vous l'ont donnée!"
Thror baissa les yeux et ne répondit rien. Son orgueil lui imposait de trouver une mort rédemptrice le plus rapidement possible, mais tout au fond de son être il avait conservé une envie de vivre qui ne s'était jamais éteinte. C'était cette envie qui l'avait poussé à donner un ultime coup de hache dans son combat contre l'Orque au lieu de céder et de se résigner enfin à mourir; c'était elle aussi qui l'avait fait bondir sur le poney de Borri pour échapper aux flammes; cette envie de vivre était toujours aussi présente dans son c?ur et les paroles du vieux Nain l'avaient enfin révélée à ses yeux. Même s'il n'osait pas encore se l'avouer, Thror désirait ardemment rester vivant le plus longtemps possible.
Borri lut son hésitation dans ses yeux et comprit que Thror était partagé entre la recherche de son honneur perdu et son désir de ne pas mourir. Il retrouva le sourire et dit:
"-Allons, je vois malgré tout que vous n'êtes pas encore totalement irresponsable! Mais il faut vous laisser le temps d'apprendre, vous n'êtes qu'un jeune Nain sans expérience. Je vous enseignerai quels sont vos devoirs en temps voulu et si vous voulez bien rester chez moi quelques temps je vous montrerai quelques petites astuces qui font la différence au combat entre un bon guerrier et un guerrier exceptionnel. Je suis persuadé que vous avez de très bonnes dispositions pour devenir un membre important de l'Ordre des Tueurs, et ce serait dommage de tout gâcher par une fin prématurée! Et puis, comme vous l'avez si bien dit vous avez tout de même une petite dette envers moi, et je serais heureux que vous vous en acquittiez en restant ici pour terminer votre formation!
-Vous êtes un Nain remarquable, maître Borri, et j'accepte avec joie, dit-il en levant sa chope.
-Fort bien; que diriez-vous de me raconter un peu votre périple? Vous avez dû voyager quelque peu avant d'arriver ici; donnez-moi des nouvelles du Vieux Monde, cela fait longtemps que je n'en ai pas eu : les visites sont plutôt rares par ici, et le dernier voyageur à être passé me voir n'était pas très loquace- c'était un elfe sylvain d'ailleurs! Mais je vous raconterai cela plus tard, commencez donc votre histoire."
Pendant plusieurs heures Thror rapporta donc tout ce qu'il savait sur les royaumes des Nains, des Hommes et des Elfes, ainsi que tout ce qu'il avait entendu dire au sujet des Gobelins récemment. Ganyal lui avait appris que des troubles avaient eu lieu dans les régions du Sud et que plusieurs hordes avaient déferlé sur les petits villages en bordure de l'Empire. Quelques troupes d'Orques s'étaient même aventurées en forêt de Loren et avaient payé très cher cette audace : attaquées par d'invisibles ennemis elles avaient été décimées aux trois quarts sans avoir une chance de riposter. Les survivants s'étaient enfuis bien vite et s'étaient vengés sur les villages en bordure de la forêt, faisant fuir les populations du sud de l'Empire. L'Empereur lui-même, disait-on, prenait l'affaire très au sérieux et avait dépêché une grande partie de son armée sur les lieux pour contenir toute tentative d'invasion Orque.
"-Les Peaux-Vertes doivent avoir d'excellentes motivations pour oser ainsi pénétrer en Loren! remarqua Borri. Je me demande ce qu'il se passe depuis quelque temps, ils semblent en effet très agités. Peut-être ont-ils trouvé un nouveau chef de guerre assez charismatique pour les décider à s'engager dans une guerre contre l'Empire humain. Si c'est le cas, Barak Varr est fortement menacée car elle est la clef du passage vers le Nord et l'Ouest."
"Et Ganyal qui pensait y trouver un refuge sûr!" songea Thror. Il se remémorait avec tristesse les instants passés avec son ami quand Borri le pria de continuer son histoire.
-"Quant à nos chères montagnes, elles n'ont pas changé. Il y a moins de commerce qu'auparavant entre les forteresses et c'est regrettable, car notre peuple devrait garder davantage de contact entre ses différentes colonies; mais à part cela aucun bouleversement majeur ne s'est produit depuis longtemps dans nos royaumes. Les Skavens nous laissent en paix et aucun Orque ne s'est aventuré sur nos terres depuis des décennies. Mais nous restons vigilants malgré tout, car une invasion est toujours possible.
-Les temps qui arrivent seront sombres pour les forces du Bien, ajouta Borri. Mais vous ne m'avez encore pas parlé de vous, Thror: racontez-moi vos aventures depuis votre entrée dans l'Ordre - je ne vous demanderai pas ce qui vous a poussé à y entrer, car il vaut mieux garder ces choses pour soi. Mais que cela ne vous empêche pas de me conter votre histoire; je vous écoute!"
Durant toute la fin de la matinée , Thror fit le récit des événements qui l'avaient conduit jusqu'au Pas des Gobelins. Borri écoutait attentivement et silencieusement en tirant de grandes bouffées de sa pipe en bois de bruyère, et n'interrompit son hôte qu'une seule fois au moment où Thror racontait la fin de son combat avec l'Orque.
-"Et vous me dites qu'un seul coup de votre hache a suffi à terrasser un Grand chef Orque Noir? C'est une hache runique, n'est-ce pas? Me permettez-vous de l'examiner?
Thror lui tendit la hache qui était toujours enchaînée à son poignet. Borri la regarda longuement, la tournant, la retournant et la soupesant dans sa main, et finit par lui la rendre au bout de quelques minutes.
-"C'est une arme très étonnante. Où vous l'êtes vous procurée?
-Je l'ai forgée moi-même.
-Félicitations, c'est un travail remarquable! Je comprends mieux à présent comment vous avez pu si facilement terrasser votre adversaire, et éviter les plus dangereux de ses coups. Vos trois runes sont terriblement puissantes, et particulièrement contre des adversaires redoutables. Le Maître des runes qui vous l'a gravée connaissait son travail."
Thror avait encore à l'esprit les événements de la sombre matinée qui avait décidé de son destin. Il revoyait le visage de Gimbur et se remémorait ses paroles lorsqu'il lui avait tendu la hache, après l'accident: "Elle sera ta meilleure chance au moment critique" lui avait-il dit avant de le quitter définitivement. Thror n'avait en effet plus que son arme comme seul bien, et sa valeur ne cessait de grandir à ses yeux.
Après leur longue conversation, les deux Nains passèrent à table et Borri se mit à parler de lui. Il ne révéla pas les raisons de son entrée dans l'Ordre des Tueurs mais semblait être animé d'un désir de vengeance contre un ennemi que Thror devinait puissant, et la colère brillait dans ses yeux lorsqu'il parlait des Orques. Il possédait lui aussi une magnifique hache runique, ("différente de la vôtre par sa nature" avait-il précisé), et désirait voir la hache de Thror à l'?uvre; aussi après le repas les deux compagnons sortirent dans un champ proche de la ferme, où Borri avait installé tout son matériel d'entraînement au combat. De nombreux mannequins servaient en particulier aux exercices de frappe, et Thror s'entraîna toute l'après-midi sous le regard et les conseils du vieux maître. Le soir venu, Borri proposa une petite excursion à dos de poney à la recherche de quelques ennemis à affronter; Thror accepta de mauvaise grâce car monter à nouveau un poney ne l'enchantait guère, mais il eut moins mal au c?ur que la première fois.
-"Souvenez-vous que vous n'avez pas le droit de vous laisser mourir, lui dit le vieux Nain avant leur départ. Il vous faut acquérir une grande maîtrise de l'art de combattre, et vous donner la chance de pouvoir terrasser n'importe quel ennemi aussi puissant soit-il. Votre but ne doit pas être de mourir au combat après avoir tué un maximum d'adversaires, mais de tuer un maximum d'adversaires avant de mourir! Et pour cela, il faut être en vie le plus longtemps possible..."
Thror acquiesça, et éperonna sa monture à la suite de Borri.
Dix ans avaient passé, d'un rude entraînement ponctué de sorties régulières dans la lande à la recherche d'ennemis toujours plus puissants et plus difficiles à affronter. Bien des victoires avaient été gagnées contre des Orques ou des Trolls, et Thror ne comptait plus le nombre de Peaux-Vertes qu'il avait tués avec sa hache runique ; Borri lui avait appris tout ce qu'il savait sur l'art de combattre et avait fait de lui un Tueur redoutable. Les expéditions à dos de poney se faisaient toujours plus longues car les Orques étaient devenus rares dans la région à cause de la véritable hécatombe qu'en avaient faite les deux Nains en quelques années, et il fallait parcourir des lieues avant de trouver un adversaire quelconque. Quant au Pas des Gobelins, il avait cessé d'être un endroit sûr pour les convois de Peaux-Vertes : les ajoncs l'avaient envahi presque entièrement et plus personne ne l'empruntait désormais. Borri pensait que les Orques avaient dû créer un autre passage plus à l'ouest aux pieds des montagnes pour remplacer le Pas, mais les deux amis avaient souvent cherché ce nouveau chemin sans jamais le trouver. Ils ignoraient en effet que leurs ennemis avaient rouvert un ancien tunnel Nain depuis longtemps oublié et s'en servaient désormais comme route commerciale entre leurs forteresses ; ils perdaient cependant beaucoup de temps par ce nouveau moyen car le tunnel était très long et très sinueux sans compter que les Skavens s'attaquaient parfois aux convois. Mais les deux Nains trouvaient tout de même quelques adversaires sur la lande, dont certains redoutables comme des bandes de pillards Ogres ; Thror affronta même un jour un Géant et parvint à le vaincre après un combat titanesque au cours duquel il faillit bien être broyé par la main puissante de son ennemi qui était parvenu à s'emparer de lui. Il ne dût son salut qu'à sa fidèle hache dont les coups parvinrent à faire lâcher prise au Géant et réussit finalement à le terrasser. A présent, Thror recherchait de nouveaux adversaires capables de lui opposer une résistance supérieure à tout ce qu'il avait combattu jusqu'à présent : les dragons. Hélas ces derniers ne couraient pas la lande et Thror n'en avait encore jamais vu de sa vie ; Borri lui avait raconté qu'autrefois ils étaient pourtant assez nombreux dans la région mais qu'il n'y en avait désormais plus aucun à des milles à la ronde : il fallait aller jusque au c?ur des Terres sombres pour avoir la chance - si l'on peut dire- d'en rencontrer un. Mais lorsque Thror lui avait demandé si il en avait vu dans sa jeunesse, le vieux maître n'avait rien répondu et avait détourné le regard. Thror pensait souvent qu'il lui faudrait un jour quitter Borri pour aller au-delà des montagnes du Bord du Monde continuer sa quête de combats, mais il n'arrivait pas à se décider à partir.
Un matin d'automne, alors qu'il rentrait de la chasse, Thror aperçut devant la ferme un étalon attaché par la bride à un poteau. L'animal était richement paré, et avait une allure splendide ; il dépassait de haut tous les poneys de Borri qui l'entouraient avec curiosité, n'ayant jamais vu de leur vie un de leurs semblables si grand et si beau. Thror s'approcha avec précaution et lui caressa doucement le poitrail. C'était un magnifique alezan, appartenant sans doute à quelqu'un venu de très loin car personne dans les montagnes ou les principautés frontalières n'en possédait un pareil.
-"Eh bien, j'en saurai plus en entrant voir qui est notre visiteur" pensa Thror en poussant la porte.
Borri était effectivement attablé avec un étranger et tous deux conversaient joyeusement. Le vieux Nain aperçut son disciple dans l'entrée et l'appela.
-"Viens donc faire la connaissance de mon vieil ami! Il ne m'a pas rendu visite depuis des décennies, et tu ne le connais pas encore."
Le visiteur se leva de son siège et se retourna vers Thror, qui fut tout étonné de se retrouver devant un Elfe qui lui souriait amicalement. Il est inutile de rappeler que les Elfes et les Nains ne se sont jamais tellement appréciés - c'est le moins qu'on puisse dire - et il était plutôt bizarre de rencontrer pareil invité dans la demeure d'un Nain respectable. Borri devina la stupéfaction de Thror et lui fit comprendre du regard qu'il tenait à ce que son élève se montre amical envers son hôte, aussi le jeune Nain s'inclina t il profondément devant l'étranger en se présentant.
-"Enchanté de vous connaître, maître Thror, répondit celui-ci. Mon nom est Eowelyn et je viens d'Athel Loren.
-Athel Loren! Je comprends à présent pourquoi votre cheval est aussi splendide : c'est un coursier Elfique. Je n'en avais jamais vu de ma vie et je dois dire qu'ils sont à la hauteur de leur réputation de majesté.
-Merci pour lui, répondit l'Elfe en souriant. C'est en effet un très bon cheval et un compagnon fidèle dont je ne me sépare jamais. Mais je serai honoré de vous le laisser monter tout à l'heure, vous vous rendrez alors compte de ses possibilités."
Thror le remercia en s'inclinant à nouveau ; il s'était peu à peu habitué à monter les Poneys de Borri et avait désormais enterré toutes ses réticences naturelles à l'égard des montures en devenant un cavalier émérite. Il fut donc ravi de la proposition d'Eowelyn et attendit avec impatience le moment où il pourrait essayer son cheval.
Borri et l'Elfe sylvain reprirent leur conversation, et parlèrent de la situation actuelle dans le Vieux Monde. Eowelyn apportait des nouvelles fraîches et il semblait bien que les choses n'allaient pas au mieux : une puissante armée d'Orques et de Gobelins avait envahi le sud de l'empire en passant par les Principautés frontalières et bien des hommes avaient péri dans la guerre contre les Peaux-Vertes. L'Empereur avait réussi à contenir l'ennemi au-delà du fleuve Reik, mais chaque jour les Orques montaient à l'assaut et les défenseurs de l'empire ne tiendraient sans doute pas une année supplémentaire. La forêt de Loren était également menacée et depuis dix ans les expéditions Orques s'y succédaient heureusement sans succès. Cependant le roi des Elfes de la Forêt était inquiet et avait envoyé en mission de nombreux observateurs dans tout le Vieux Monde, car il savait que le prochain objectif des hordes Orques était Athel Loren, dernier rempart avant les riches plaines de Bretonnie. A Thror qui lui demandait ce qu'était devenue la forteresse naine de Barak Varr, Eowelyn répondit qu'elle avait tenu bon mais qu'elle était en perpétuel état de siège et ne devait sa survie qu'aux ravitaillements envoyés par le fleuve ou par Gyrocoptère. Les Orques ne semblaient cependant plus faire de la prise de la ville une priorité et se contentaient d'en empêcher l'accès par voie terrestre.
-"Voilà de bien sombres nouvelles, dit Borri. Je suppose que ta visite est en rapport avec tout ces événements, Eowelyn?
-Effectivement ; je suis chargé d'une mission d'observation dans les Terres Arides et j'en ai évidemment profité pour te rendre visite. D'après ce que tu m'as raconté tout à l'heure, le Pas des Gobelins est désormais inutilisable c'est cela?
-Oui, et nous le devons en grande partie à mon jeune élève, répondit-il en regardant fièrement Thror. Mais cela ne semble pas avoir totalement désorganisé nos ennemis : ils ont dû trouver un autre passage car ils ne peuvent avoir envoyé une armée si puissante au Nord sans avoir conservé ouverte au moins une route entre les Marais et le Roc de Fer. Nous l'avons cherchée cependant durant des années sans succès.
-Peut-être passent-ils par les montagnes, qui sait? En tout cas ils n'ont pu trouver de chemin plus court que le Pas, et cela doit les gêner d'une manière ou d'une autre. Tu me proposais tout à l'heure de venir avec ton disciple te joindre à notre armée pour combattre les Orques, mais je pense que votre présence nous sera plus utile ici qu'ailleurs : il se peut que les Orques tentent de rouvrir le Pas un jour ou l'autre et il faut que quelqu'un reste ici pour les en empêcher.
-Comme tu voudras, Eowelyn." répondit Borri au grand désespoir de Thror qui aurait bien aimé participer à une bataille rangée contre ses ennemis héréditaires au lieu de rester dans la lande à jouer les gardes-barrières.
Toute la journée ils discutèrent de choses et d'autres, et revinrent souvent sur les Orques et la menace qu'ils faisaient planer sur le monde civilisé depuis la nuit des temps. Le soir, Eowelyn se remit en route non sans avoir fait essayer son cheval à Thror qui le trouva très rapide et très agréable à monter. L'Elfe leur laissa également quelques cadeaux comme des graines d'arbres de la forêt de Loren que Borri lui avait demandées à sa dernière visite afin de reboiser en partie la lande et assécher les marécages où vivaient quantité de bêtes nuisibles et maléfiques ; puis il leur dit adieu et repartit vers le Sud.
Plusieurs semaines passèrent sans qu'ils ne constatent de bouleversement anormal chez les Gobelins ; le Pas était toujours abandonné et contrairement à ce qu'avait l'air de craindre Eowelyn les Peaux-Vertes ne paraissaient pas vouloir le rouvrir. Rien de nouveau n'était venu changer les habitudes des deux Tueurs quand au début de l'hiver Borri tomba gravement malade. Il se décida à garder le lit et Thror prit soin de lui mais rien ne semblait améliorer son état de santé. Quand vinrent les premières neiges sa maladie s'aggrava encore, et un matin il appela Thror à son chevet :
-"Ecoute ce que j'ai à te dire sans m'interrompre, mon garçon. Mon temps est venu, je le sens, et il faut que je me prépare à retrouver Grungni, Grimnir et Valaya. Mais avant de mourir je veux te demander quelque chose. Comme tu le sais je n'ai pas de famille et donc pas de fils pour prendre sur lui mon serment de Tueur, et pour retrouver mon honneur et pouvoir rejoindre sans honte mes ancêtres je dois honorer ce serment par une mort au combat. Je suis à présent incapable de tenir ma parole, alors je te demande de la tenir pour moi en me faisant l'honneur de devenir mon fils adoptif. Acceptes-tu?
-J'accepte, répondit Thror avec émotion.
-Bien. Je peux à présent te confier le secret de mon entrée dans l'Ordre, afin que tu en fasses le tien. Il y a bien longtemps je vivais dans une ancienne forteresse au c?ur des Montagnes du Bord du Monde, avec toute ma famille et tous ceux de mon clan. Elle s'appelait Karak Grong. La vie y était prospère et nous étions heureux, lorsqu'une nuit, Umfir un grand dragon arriva à la montagne. Il tua en silence les guetteurs et s'introduisit dans les couloirs en massacrant tous ceux qu'il trouvait sur son passage ; surpris dans leur sommeil les habitants de la montagne furent incapables de se défendre et furent tous tués jusqu'au dernier, y compris les femmes et les enfants. Pour mon malheur, j'étais parti chasser cette nuit-là et je n'ai pu revenir à temps à la montagne pour défendre mon peuple et mourir avec les miens. J'étais seul et j'avais tout perdu et pour tenter de recouvrer mon honneur et d'assouvir ma vengeance j'ai décidé d'entrer dans l'Ordre des Tueurs. J'ai longtemps erré dans les ruines de Karak Grong, puis je suis reparti. Je ne voulais pas mourir avant d'être sûr d'avoir fait payer à Umfir ce qu'il avait fait à mon peuple, et pour avoir une chance de le tuer je me suis établi ici où j'ai pu m'entraîner et perfectionner mon art du combat contre les Orques et les Trolls qui étaient très nombreux dans la région. Malheureusement je ne savais pas où se trouvait Umfir, et je partais souvent en expédition pour tenter de le retrouver. Mais un jour, un Elfe qui avait été capturé par des Orques et que je venais de délivrer m'apprit que Karak Grong était désormais peuplée par des hordes de Gobelins de la nuit dirigées par le nécromancien Tarkang... Et surtout, que Umfir était revenu à la Montagne, et qu'il obéissait à Tarkang! Je serais parti sur le champ pour Karak Grong, sans doute pour y mourir, si Eowelyn ne m'avait pas retenu.
-C'est lui que vous aviez délivré?! S'exclama Thror, comprenant enfin la forte amitié qui liait Borri et Eowelyn.
-Oui, c'était lui. Il me sauva sans doute la vie à son tour en m'empêchant d'aller à la montagne, et ce ne fut pas facile car j'étais assez entêté, mais à force de patience il me montra que si je voulais avoir une chance d'atteindre Umfir il me fallait ruser et ne pas me précipiter à l'assaut de la forteresse à moi tout seul. C'est lorsqu'il me dit qu'il avait entendu parler d'un passage secret qui mènerait au repaire d'Umfir depuis les contreforts de la montagne que je me rappelai les vieilles légendes qui circulaient dans la montagne à ce sujet. Il devait en effet exister quelque part une vieille entrée extérieure, et un ancien poème en parlait, mais je ne me souvenais plus que de quelques vers. Malgré cela, sur les indications qu'Eowelyn m'avait fournies, et à force de conseils sages et avisés je me suis décidé à chercher ce passage qui me mènerait à Umfir pour venger mon peuple en le tuant. J'ai cherché pendant des années sans rien trouver, et la nuit où je t'ai rencontré je revenais d'une de mes expéditions sur les flancs de Karak Grong. Et maintenant tu connais mon histoire et celle des miens ; comme tu as déjà fait le serment des Tueurs et que ta promesse de prendre en charge mon propre serment ne change rien pour toi, je te fais également l'héritier de ma vengeance, et je te charge de tuer Umfir à ma place, mon fils."
Borri se tut, tourna la tête et, épuisé, s'endormit rapidement. Thror réfléchit à tout ce que venait de lui confier son vieux maître, et il réalisa que cette quête allait enfin donner à son existence un but ultime qu'il n'avait pas jusqu'à présent et qui lui manquait terriblement. La vengeance de Borri était désormais la sienne et il n'aurait de cesse de poursuivre le dragon jusqu'à sa mort.
Le soir Borri écrivit sur un parchemin les vers du poème qui parlait de l'entrée du passage secret et les confia à Thror. Il lui énuméra également les noms de tous ceux qu'il devait maintenant venger, les habitants de Karak Grong qui avaient péri par le feu du dragon, afin qu'il se souvienne d'eux au moment d'accomplir son geste, puis lui fit ses adieux et s'endormit pour toujours. Le lendemain Thror lui aménagea un tombeau dans le roc et y déposa son corps comme c'était l'usage chez les Nains. Il mura l'entrée très habilement de façon à ce qu'aucun être maléfique ne découvre l'endroit, puis conformément aux instructions de Borri il brûla la ferme, renvoya les poneys vers les plaines sauvages d'où ils venaient et où ils vivraient en sécurité, et se dirigea vers les Montagnes. Il avait au c?ur la même amertume que lors de la mort de son père dix ans auparavant.
La neige était tombée en abondance depuis deux jours, et le paysage désolé des Terres Arides avait peu à peu fait place aux premiers contreforts rocheux des Montagnes du Bord du Monde. Thror avançait malgré tout à bonne allure car il avait pris soin d'emporter avec lui le talisman runique que Borri utilisait dans ses déplacements sur la lande et qui permettait d'écarter par magie tous les obstacles naturels qui se trouvaient sur la route de celui qui le portait. Pierres, arbustes et neige étaient ainsi littéralement balayés devant lui et cela lui permettait de pouvoir suivre le chemin sans risquer de s'égarer. Thror savait que le fait de porter un tel objet était contraire aux lois des Tueurs, et qu'il n'avait le droit de posséder en tout et pour tout que sa fidèle hache, mais il se disait qu'il se débarrasserait du talisman une fois son voyage achevé. Borri justifiait autrefois sa possession en affirmant qu'il ne l'aidait en rien au combat et qu'il était indispensable pour parcourir les régions broussailleuses dont il avait la charge, et il ne s'en séparait jamais.
Depuis dix ans Thror n'avait eu aucun contact direct avec le monde extérieur, la courte visite d'Eowelyn mise à part, et il fut un peu ému lorsqu'il aperçut les premières maisons d'un village de montagne sortir de la brume à un détour du chemin. A l'entrée du hameau on pouvait lire quelques runes gravées sur une pierre : C'était un message d'accueil traditionnel qu'on aurait pu traduire par " Soyez le bienvenu à Gungrond " Les runes utilisées étaient proches de celles qu'employaient les habitants de la montagne natale de Thror et il n'eut aucune difficulté à les comprendre - il faut préciser que le système runique variait énormément d'une contrée à une autre et qu'il était absolument incompréhensible aux non-initiés, mais les Nains s'y retrouvaient très bien la plupart du temps. C'est donc en toute confiance que Thror s'engagea dans la rue principale du village nain.
Les rues semblaient désertes et les volets des maisons étaient tous refermés. Thror commençait à se demander s'il n'était pas arrivé dans un village abandonné quand il aperçut la lumière d'une lanterne suspendue à une façade. En s'approchant il vit que la maison était en fait une auberge ; un écriteau accroché au-dessus de la porte d'entrée indiquait : "Taverne des trois Trolls : la meilleure bière de la région".
-"Eh bien, voilà qui incite à entrer!" dit-il à haute voix en poussant la porte.
La grande salle de l'auberge était pratiquement vide, et les quelques clients attablés silencieusement jetèrent au nouvel arrivant des regards soupçonneux. Thror s'avança vers le comptoir au-dessus duquel étaient accrochées trois énormes têtes de Trolls empaillées qui avaient donné son nom à l'établissement.
-"Qu'est ce que ce sera? demanda l'aubergiste en s'essuyant les mains sur son tablier.
-Une bière", répondit Thror qui n'en avait plus bu depuis son départ de la ferme de Borri. Le tavernier saisit une chope richement décorée et alla la remplir à un énorme tonneau. Il boitait légèrement et était assez ventripotent mais se déplaçait malgré tout très rapidement, et semblait tout à fait à son aise derrière son comptoir.
-"Vous voulez autre chose? dit-il en posant la chope.
-Une chambre pour la nuit, si c'est possible. Et un bon repas. Voilà de quoi payer", fit-il en sortant deux grosses pièces d'or de sa bourse. Le tavernier rassuré sur l'état de fortune de son client quitta son air bourru, s'inclina respectueusement et empocha les pièces. Thror ne manquait pas d'argent car il avait pris soin d'emporter avec lui tout ce qu'il avait amassé depuis des années en fouillant les corps des Orques qu'il avait tués.
-"Vous avez raison de rester coucher ici : il ne fait pas bon dormir à la belle étoile dans ces contrées.
-Et pourquoi?" demanda Thror intrigué.
L'aubergiste, qui désirait visiblement bavarder un peu avec son client et n'attendait que cette question pour commencer son récit, se pencha vers lui et lui dit à voix basse:
-"A cause des Loups! Depuis plus de deux mois, ils rôdent chaque nuit dans le village, et il semble qu'ils soient dirigés par quelques Gobelins et peut-être même par un personnage bien plus important. Ils sont arrivés une nuit d'automne sans faire de bruit, se sont introduits dans les maisons dont les fenêtres étaient ouvertes et ont massacré les pauvres gens qui y dormaient sans que personne ne puisse rien faire. Au matin nous avons dénombré dix-sept victimes, sans compter les poneys et les volailles qui étaient à l'extérieur. Depuis ils sont revenus toutes les nuits et ont encore tué neuf personnes en moins d'un mois. Les gens se barricadent chez eux mais cela ne semble pas suffire, ces maudites bestioles ont une force hors du commun et arrivent à casser les portes ou les volets à coups de dents et à s'introduire dans les habitations. Plusieurs familles ont déjà quitté la région et je me demande si je ne vais pas partir à mon tour ; le village se vide peu à peu de ses habitants et les affaires ne sont guère brillantes. L'hiver dernier, la taverne ne désemplissait pas de la nuit et la grande salle était remplie tous les soirs. Regardez ce qui reste de toute ma clientèle! dit-il en balayant du bras la salle presque vide. Damnés soient ces maudits Loups et les Peaux-Vertes qui les guident!
-Comment savez-vous que les Gobelins viennent eux aussi?
-Nous avons essayé de protéger le village au début, en construisant une palissade de défense qui devait l'entourer, et nous n'avons jamais pu la terminer! Chaque nuit les Peaux-Vertes venaient détruire ce que nous avions bâti dans la journée ; ce n'était pas l'?uvre des Loups car il y avait des traces de coups de haches et de marteaux sur les décombres. Et puis de toute façon nous les entendons parler dans leur dialecte et cela suffit à les identifier.
-Leur acharnement est plutôt curieux. Les Gobelins procèdent par raids habituellement, et cette insistance ne leur ressemble pas.
-C'est pourtant ainsi. Maintenant excusez-moi mais il faut que j'aille fermer ma porte et mes volets, le soir tombe vite en cette saison. Dès que j'aurai fini je vous apporterai votre repas." dit-il en se dirigeant vers la porte d'entrée en travers de laquelle il installa un gros madrier.
Thror termina sa bière en silence. Il réfléchissait à tout ce que venait de lui révéler son hôte et admirait distraitement la grande salle quand son regard fut attiré par un client assis dans le fond, dont le visage était enfoui dans l'ombre d'un large capuchon. C'était apparemment un homme, car il était beaucoup plus grand qu'un Nain, mais Thror n'arrivait pas à apercevoir ses traits. Il s'était installé à l'écart des autres clients et semblait plongé dans de profondes méditations, ne bougeant que pour porter de temps en temps à ses lèvres une courte pipe qu'il avait à la main et dont il tirait de petites bouffées. Quand l'aubergiste reparut avec son repas, Thror lui demanda qui était l'étranger.
-"On sait peu de choses sur lui, car il ne parle pas beaucoup. C'est un Homme, un mercenaire je crois ; il est arrivé dans la région il y a une semaine et il loge ici. Personne ne sait ce qu'il est venu y faire ni quand il repartira. J'ai bien essayé de lui poser quelques questions mais il a donné des réponses vagues et évasives et comme nous avons d'autres chats à fouetter en ce moment je n'ai pas insisté pour en savoir davantage."
Comme l'aubergiste terminait sa phrase, l'homme se leva et sortit sans bruit de la pièce. Les deux Nains constatèrent son absence juste après, mais l'aubergiste fit remarquer à Thror qu'il n'avait pas pu entendre leur conversation et qu'il avait dû simplement monter se coucher.
-"Vous devriez en faire autant d'ailleurs ; vous serez plus en sécurité dans votre chambre qu'ici. La porte de l'auberge est solide, mais on ne sait jamais."
Thror acquiesça d'autant plus qu'il n'avait plus dormi dans un lit depuis plusieurs jours ; il termina son repas et quitta la salle à son tour. La chambre qu'on lui avait donnée était très bien tenue et le lit très confortable, aussi ne tarda-t-il pas à trouver le sommeil.
Au milieu de la nuit, Thror fut réveillé par le hurlement des loups qui cherchaient à pénétrer dans les habitations. Il pouvait distinctement percevoir le bruit de leurs griffes grattant les portes et les volets, et entendait également les rires et les cris des Gobelins qui guidaient et excitaient leurs montures dans leur langue barbare. Thror fut saisi de haine en entendant ses ennemis héréditaires si près de lui, et sa hache elle-même qui semblait désirer le combat éclairait la pièce de la lueur surnaturelle de sa lame magique. Alors qu'il cherchait à se rendormir, la maison résonna soudainement d'un terrible bruit qui réveilla en sursaut tous les clients de l'auberge. Thror se redressa en un instant, tandis que des cris retentissaient dans une chambre proche de la sienne. Sans hésiter il bondit hors de sa couche et se précipita vers la porte qu'il avait malencontreusement fermée à clef la veille. Alors qu'il cherchait à l'ouvrir à tâtons dans le noir, il entendit quelqu'un courir dans le couloir et passer devant sa chambre, en direction du bruit. Au bout de quelques secondes il parvint enfin à trouver la serrure et se précipita à son tour vers la pièce d'où provenaient les cris, la hache levée.
Tout au bout du couloir se trouvait la chambre dans laquelle dormaient l'aubergiste et sa famille. Thror y arriva enfin et tomba au milieu d'un désordre indescriptible : les Loups étaient parvenus à casser un des volets et trois d'entre eux s'étaient déjà introduits dans la pièce ; l'aubergiste et ses fils tentaient de les repousser, aidés par l'Homme que Thror avait aperçu la veille au soir et qui s'était précipité à leur secours dès leurs premiers appels.
-" Tenez bon! " cria-t-il en se ruant sur les Loups. D'un magistral coup de hache il décapita le plus grand d'entre eux, un gigantesque loup gris qui devait faire quatre fois son poids, et parvint à en repousser un autre qui tentait de le saisir à la gorge en lui assénant au passage un coup mortel. Le dernier fut transpercé par la longue épée de l'Homme alors que la bête bondissait sur lui ; sous le choc le guerrier faillit perdre l'équilibre et fléchit des genoux avant de se relever et d'achever le Loup agonisant qui faisait d'ultimes tentatives pour l'atteindre de ses griffes. Sans perdre de temps tous se ruèrent vers la fenêtre dès la fin du combat pour repousser d'autres intrus et colmater la brèche qui avait été faite dans le volet. Quelques morceaux de bois furent cloués en travers de l'ouverture en guise de planches, et bientôt le calme revint dans la chambre.
Tout en essuyant la lame de sa hache maculée de sang, Thror dévisageait l'Homme qui nettoyait lui aussi son arme. L'étranger sentit son regard et leva les yeux en souriant ; puis il s'avança vers le Nain et s'inclina en disant :
-"Vous n'avez pas changé, maître Thror! Vous avez le même regard soupçonneux que lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois!
- Ganyal?! C'est bien vous?
- C'est bien moi. Vous devriez savoir que ceux de ma race vieillissent plus vite que vous autres Nains, et en dix ans mon visage a pris quelques rides et mes cheveux sont devenus gris! Mais où étiez-vous donc passé? Je vous ai cherché des années sans vous trouver nulle part.
- J'étais quelque part dans la lande...Mais pourquoi me cherchiez-vous, alors que vous deviez penser que j'avais trouvé la mort sur le Pas des Gobelins?
- Je n'en étais plus tout à fait sûr en découvrant les cadavres carbonisés des Peaux-Vertes et de ce grand Orque Noir sur le Pas sans trouver trace de votre corps. Et je voulais retrouver la personne capable d'un tel exploit c'est pourquoi j'ai continué à vous rechercher pendant des années.
- Mais quand nous nous sommes quittés vous alliez...
- Je n'ai jamais mis les pieds à Barak Varr. Au bout de quelques heures de marche et après avoir longuement réfléchi je me suis dit qu'il n'y avait aucun honneur à abandonner ses amis devant le danger, alors j'ai fait demi-tour et j'ai tenté de vous rejoindre mais vous aviez trop d'avance. Je n'ai pu trouver que les signes évidents de votre passage : la moitié du Pas en flammes et un massacre de Gobelins à la hache.
- Je vous expliquerai comment je m'en suis sorti tout à l'heure car c'est une assez longue histoire et pour l'instant il convient de rester sur nos gardes, les Loups pourraient revenir en force.
- Vous avez raison. Maître Dundïn, dit-il en s'adressant à l'aubergiste, allez donc mettre votre famille en lieu sûr. Cette pièce n'est plus fiable et il vaut mieux que les vôtres finissent la nuit dans une autre chambre.
- C'est juste, répondit le Nain. Fia, Dis, Omi, allez vous mettre à l'abri dans la chambre du bas, ordonna-t-il à ses filles. Dwali et Thimli, allez chercher vos haches et restez ici pour monter la garde. Je vous rejoindrai dans un instant, je vais prendre à la cave de quoi condamner plus solidement cette maudite fenêtre. Quant à vous, messeigneurs, croyez bien que nous vous devons la vie et que nous sommes à votre service moi et mes fils, mais si j'osais je vous demanderais encore de veiller avec nous jusqu'à l'aube car si les Loups revenaient nous ne pourrions pas faire grand-chose : nous ne sommes que de pauvres gens et nous ne savons pas nous battre.
- Rassurez-vous, nous resterons ici avec vous : il y a longtemps que je n'ai pas vu mon vieil ami et nous avons, je pense, assez de souvenirs à nous raconter pour nous tenir éveillés jusqu'au matin", répondit Ganyal.
La nuit se passa donc dans l'attente d'un nouvel assaut, mais il semblait bien que les Loups et leurs meneurs avaient renoncé pour cette fois-ci. Thror et Ganyal parlèrent longuement de leurs aventures respectives, écoutés attentivement par l'aubergiste et ses deux fils, et quand Thror raconta qu'il cherchait désormais à se rendre à Karak Grong pour tuer Umfir, il vit s'allumer dans les yeux de ses auditeurs un intérêt renouvelé. La légende de la forteresse Naine détruite circulait encore dans ces montagnes et tous pensaient qu'il s'y trouvait encore le trésor du Roi Daïn Front d'Airain, l'ancien souverain de la montagne dont la richesse était proverbiale.
-"Je vous ai longtemps cherché pour vivre à vos côtés de grandes aventures, maître Tueur, et maintenant que je vous ai retrouvé je ne vous quitte plus! Je vous accompagnerai à Karak Grong, et nous réussirons à abattre Umfir et...à le dépouiller de son trésor!" dit Ganyal très enthousiasmé. La perspective d'affronter un dragon ne semblait pas lui faire peur, et il était tout à fait décidé à partir à la recherche du mystérieux souterrain qui conduirait à la salle du trésor, et à ne faire qu'une bouchée de tous les ennemis qui se dresseraient sur sa route.
-"Nous avons décidément bien changé tous les deux en l'espace de quelques années, répondit Thror en riant. Vous voilà prêt à risquer votre vie à tout moment, alors qu'auparavant c'est vous qui m'auriez sermonné sur les dangers d'une telle expédition! Mais je ne veux pas vous contrarier à nouveau et j'accepte bien entendu avec joie votre compagnie.
-Excellent! Nous partirons demain à l'aube. La forteresse n'est qu'à trois jours de marche d'ici." conclut Ganyal.
La nuit se termina sans autre incident et au matin, les deux amis se préparèrent à se remettre en route. Mais au moment de partir un petit groupe de Nains vint les trouver ; Dwali et Thimli les deux fils de l'aubergiste avaient raconté à tous leurs amis les exploits nocturnes des deux étrangers, et une dizaine de jeunes Nains étaient à présent décidés à les accompagner dans leur expédition vers Karak Grong. Dwali avait été désigné pour tenter de convaincre les deux aventuriers et ne manquait pas d'arguments pour y parvenir:
-" Nous sommes certains que les Loups sont envoyés par le Nécromancien de Karak Grong car c'est le seul repère de Gobelins à des lieues à la ronde. Et si vous réussissez à le vaincre, lui et son maudit chien de garde de dragon, la paix et la prospérité reviendront dans nos montagnes. Nous nous sommes terrés comme des lâches pendant trop longtemps, laissez-nous aller avec vous pour terrasser celui qui menace nos familles.
- Je reconnais bien là l'intrépidité et l'entêtement des Nains! leur répondit Ganyal en souriant. Mais après tout nous ne serons pas de trop pour mener à bien pareil projet, et si maître Thror est d'accord je n'y vois pour ma part aucun inconvénient.
- Ma foi je crois que vous avez raison, Ganyal. Plus nous serons nombreux et mieux cela vaudra. Allez faire vos bagages et dire adieu à vos proches, nous partirons dans un instant."
Un cri de joie accueillit ces paroles ; alors que tous les Nains se précipitaient chez eux pour se préparer au voyage, Thror jeta un regard vers les sommets enneigés où Tarkang et son Dragon les attendaient, et il se mit à penser à Borri et à la promesse qu'il lui avait faite. Bientôt, cela ne faisait aucun doute, sa mémoire serait vengée et son honneur restauré.
Trois jours s'étaient écoulés depuis que Thror et ses amis avaient quitté la Taverne des trois Trolls ; leur voyage avait été pénible et le brouillard avait considérablement freiné leur progression, réduisant la vue à quelques pas seulement, mais tous cependant gardaient le moral car ils savaient que la fin de leur périple approchait : Karak Grong n'était plus en effet qu'à quelques heures de marche. La proximité du but inquiétait un peu Thror, car il ne savait pas encore comment ils allaient procéder : il était hors de question de partir à douze à l'assaut de la forteresse et le seul indice concernant un éventuel passage secret menant au c?ur de la montagne était le vieux poème que lui avait remis Borri avant de mourir, et jusqu'ici il n'avait pas pu en percer le sens. Ganyal, au contraire, se montrait très confiant et faisait partager sa bonne humeur à tous les Nains ; les aventures qui les attendaient et surtout le trésor de Daïn Front d'Airain suffisaient à entretenir son imagination et sa motivation, et il pensait que la solution pour pénétrer au c?ur de la forteresse se présenterait d'elle même à leur arrivée au pied de la montagne.
Leur route avait été étrangement calme, et les loups n'étaient pas venus durant les deux nuits qu'ils avaient dû passer par précaution dans des arbres bordant le chemin. Les Nains pensaient que l'intervention de Thror et de Ganyal à l'auberge avait dû être rapportée à Tarkang par les Gobelins, et que le nécromancien avait décidé d'arrêter l'envoi de troupes à Gungrond. Cela ne modifiait cependant en rien leur décision d'aller combattre le maître de Karak Grong : des Nains avaient été tués par les loups dans leur village, et ils avaient le devoir de venger leurs amis en rapportant la tête de Tarkang aux familles des morts. Le trésor de Daïn était également source d'une motivation supplémentaire, et l'on pouvait lire l'envie dans leurs regards lorsqu'ils écoutaient Ganyal leur raconter toutes les vieilles légendes qui circulaient sur les richesses immenses de la forteresse à l'apogée de sa puissance.
Au milieu du troisième jour, juste avant le repas, Thimli qui était parti en éclaireur revint en courant vers ses amis :
-"Nous sommes arrivés à Dol Vorn, j'ai aperçu les premières maisons du village. C'est un hameau minuscule, mais nous pourrons y trouver un bon accueil.
- Je connais Dol Vorn de réputation, répondit Thror. N'y a-t-il pas là bas un forgeron nommé Thimbur?
- Oui. C'est le meilleur de la région. Nous pourrons lui acheter des armes, il ne les vend pas très cher aux Nains et nous aurons besoin d'autre chose que de bâtons pour prendre Karak Grong."
Thimbur était en effet bien connu dans le Vieux Monde pour ses talents de forgeron et d'armurier. Il occupait le rang de Grand-Maître de la Guilde des Forgerons, le plus élevé dans la hiérarchie, et bien des Nains envoyaient leurs fils en apprentissage chez lui. Le petit village qui s'était formé au cours des ans autour de la forge était peuplé exclusivement de disciples du vieux Maître et de leurs familles et aucun étranger ne pouvait s'y installer, afin de préserver les secrets de fabrication des armes.
La petite troupe fut effectivement accueillie chaleureusement - malgré quelques regards de méfiance envers Ganyal - et Thimbur en personne se déplaça pour souhaiter la bienvenue aux voyageurs. Le vieux Nain semblait très fatigué et marchait péniblement en s'appuyant sur l'épaule de sa fille. Celle-ci était d'une grande beauté, et son visage aux traits fins n'avait rien à envier à ceux des princesses Elfes. Le bruit courait d'ailleurs que la famille de Thimbur comptait des Elfes dans ses ancêtres, mais cela n'avait jamais été prouvé et la plupart des Nains considéraient ces rumeurs avec indifférence, et préféraient attribuer la beauté de Lis aux Tresses d'Argent, la fille de Thimbur, à celle de la race naine en général.
-" Soyez les bienvenus dans mon village toi et les tiens, Thror fils de Bror! dit Thimbur d'une voix faible en accueillant ses hôtes.
- Que votre barbe pousse toujours plus longue, maître Thimbur. Je suis honoré de rencontrer un Nain tel que vous. Mais comment se fait-il que vous me connaissiez alors que nous ne nous sommes jamais rencontrés?
- Je connais tous les membres de la Guilde des Forgerons, même ceux qui l'ont quitté il y a des années pour suivre la voie que leur traçait leur honneur. Même si tu ne t'en souviens pas je t'ai vu quand tu étais enfant et je n'oublie jamais un visage. De plus, je me tiens assez bien informé de tout ce qui se passe dans la région grâce à mes amis ailés."
Disant cela, il caressa la tête d'un grand corbeau perché sur son épaule. Les Nains avaient depuis toujours de bonnes relations avec ces oiseaux qui pouvaient parler, et les chargeaient souvent de transmettre des messages ou de surveiller leurs ennemis. La famille de Thimbur était très liée avec les corbeaux de la montagne depuis plusieurs générations et les oiseaux prévenaient le maître des lieux de toute intrusion étrangère sur son territoire ; c'est ainsi que la venue de Thror et de ses amis avait été annoncée longtemps avant leur arrivée.
-"Viens donc chez moi, poursuivit Thimbur, tu m'expliqueras ce que tu viens faire ici, bien que j'en sache déjà quelque chose."
La troupe se retrouva donc bientôt dans le salon du maître de forge, et Thror commença son récit. Thimbur l'écouta attentivement, puis quand son hôte eut fini, il dit:
-" Votre quête n'est pas l'effet d'un hasard. Grungni a guidé vos pas jusqu'ici pour délivrer le peuple Nain de la malédiction du sorcier de Karak Grong. La forteresse est devenue le repère du mal qui ravage actuellement l'Empire des Hommes et qui gagnera sous peu tout le Vieux monde. Il vous appartient de mettre un terme à cela. Tarkang est puissant, mais si nous laissons croître encore sa puissance il finira par dominer le monde.
- Vous pensez que le Nécromancien est à l'origine de l'invasion Orque au sud de l'empire? demanda Ganyal à qui Thror avait rapporté le récit que lui avait fait Eowelyn quelques semaines plus tôt.
- J'en suis hélas convaincu.
- Mais pourquoi s'attaque-t-il à l'empire qui est si lointain alors qu'il a jusqu'ici épargné votre village qui se trouve aux pieds de sa forteresse?
- Il recherche quelque chose de précis, et ne veut pas perdre du temps et des soldats pour rien c'est pourquoi il se contente de nous envoyer des loups et des Gobelins pour nous effrayer et nous faire fuir à peu de frais. Ce qu'il cherche se trouve dans les montagnes quelque part entre Nuln, Karak Norn et la forêt de Loren : c'est le tombeau d'Arschnian le Maudit, où se trouve encore la Couronne Maléfique que portait jadis le roi-sorcier. Avec cette couronne, Tarkang possédera la puissance qui avait failli faire sombrer le monde dans le Chaos. Il a envoyé les tribus Orques qu'il a soumises grâce à Umfir son dragon, et s'il retrouve la couronne ses pouvoirs nécromantiques seront décuplés et il envahira le monde entier avec ses légions de morts vivants. Son pouvoir est pour l'instant limité et il ne peut donner vie à de nombreux cadavres, mais si nous ne faisons rien son armée deviendra immense et plus personne ne pourra l'arrêter."
Thimbur se tut et un profond silence se fit dans le petit salon. Dans l'esprit de chacun se dessinait la sombre perspective d'un monde dominé par les morts, où la vie serait éradiquée impitoyablement. L'expédition n'était plus à présent une simple chasse au trésor ou une revanche personnelle sur le Nécromancien et son Dragon ; de son succès dépendait désormais le sort de tous les Mortels du Vieux Monde. Thror se sentit soudain écrasé par la responsabilité de mener à bien pareille tâche, mais l'image de Borri, son vieux maître, lui revint à l'esprit et il retrouva tout son courage et toute sa détermination. Son destin de Tueur le poussait à une confrontation directe avec la Mort, et Tarkang en représentait l'ultime épreuve.
L'après-midi, Thimbur réunit ses apprentis et commença la fabrication d'armes et d'armures pour les compagnons de Thror. Tous furent équipés de cottes de mailles en Mithril - sauf Thror qui n'avait droit à aucune protection conformément aux lois des Tueurs - et l'on distribua également aux Nains qui n'étaient armés que de gourdins des épées et des haches de guerre. La petite troupe s'entraîna au combat jusqu'à la fin de la journée puis le soir venu, Thimbur amena Thror et Ganyal jusqu'à l'entrée du village, aux pieds de la montagne de Karak Grong. Il y avait tout autour du hameau une grande palissade avec un chemin de ronde, d'où l'on pouvait voir toute la région alentours. Le vieux Nain grimpa en haut des remparts et leur montra le chemin de la forteresse.
- "Vous partirez demain matin, car il est inutile de risquer votre vie en voyageant de nuit. Les loups rôdent et sont très efficaces dans le noir ; ils nous attaquent toutes les nuits depuis des semaines et sans la palissade qui entoure le village nous serions tous morts depuis longtemps. Je l'avais construite de mes propres mains il y a des années pour protéger les secrets de fabrication des armes que je forgeais contre d'éventuels espions, mais je n'avais pas prévu alors d'avoir à faire face à une armée de Gobelins chevauchant des loups. Moi et mes apprentis sommes obligés de rester de garde toute la nuit et de réparer d'éventuelles brèches, mais je pense que vous, vous feriez mieux d'aller dormir. Vous aurez besoin de toutes vos forces pour affronter Tarkang et nous ne pouvons pas vous accompagner dans la montagne car il nous faut rester ici pour protéger nos familles."
Le Nain se tut un instant et regarda les cimes enneigées de Karak Grong. Le sommet de la montagne ressemblait à une gigantesque tête d'aigle que la nature avait sculptée dans la roche. Les gens de l'endroit la surnommaient "le veilleur de la forteresse" et son aspect était réellement menaçant.
-"Il vous faudra marcher encore quelques jours afin de contourner Karak Grong. Cela représente une perte de temps considérable mais vous n'avez pas le choix car l'entrée principale est trop bien gardée pour espérer l'emprunter. Je vais vous indiquer une entrée peu connue et peu fréquentée par les Orques, et qui servait de débouché à un ancien tunnel minier. Les difficultés seront grandes cependant et il vous faudra faire preuve de beaucoup d'habileté pour vous glisser jusqu'au repère de Tarkang et le détruire avant qu'il n'ait la couronne.
- J'oubliais de vous parler d'un détail important, fit Thror en se souvenant du poème de Borri. J'ai entendu parler d'un souterrain qui mènerait au c?ur de la forteresse à partir des contreforts de la montagne, et j'ai en ma possession un texte ancien qui en parle : le voici", dit-il en sortant le papier de sa poche.
Thimbur écarquilla les yeux de stupeur. Il se saisit du poème et le lut rapidement sous le regard étonné de Thror et de Ganyal, et soudain, fou de joie, il s'écria :
- Par Grungni! Nous avons la clef pour pénétrer à l'intérieur de la forteresse! Où t'es-tu procuré ce poème, je l'ai cherché pendant des années!
- Mon ancien maître, Borri, connaissait quelques vers qui parlaient de l'entrée du souterrain et il me les a écrits sur ce papier avant de mourir, sachant que j'allais à Karak Grong. Il a cependant cherché longtemps lui aussi l'entrée du tunnel sans jamais la trouver malgré les indications du texte, et les paroles en sont si peu claires que je me demande si nous arriverons un jour à découvrir ce fameux passage.
- Mais tu ne comprends pas! Je sais où se trouve l'entrée du souterrain! Il ne me manquait que les Mots de Commandement à prononcer pour en ouvrir la porte, et ces mots sont les quelques vers que connaissait ton maître! Où les avait-il appris?
- C'était le dernier survivant de Karak Grong... Tous les habitants de la forteresse connaissaient ce poème.
- Je l'avais pourtant souvent croisé par ici mais il ne parlait jamais à personne. Quand je pense que je cherchais en vain ce qu'il était le seul à connaître, et que lui aussi voulait aller à Karak Grong! La malchance nous a fait perdre de précieuses années, et il faut espérer qu'il ne soit pas trop tard! Remercions cependant les dieux, car ta trouvaille va vous éviter un long et pénible voyage et bien des désagréments à l'arrivée. Je vous montrerai demain l'entrée du souterrain, elle ne se trouve pas très loin d'ici.
- Et vous êtes certain que ce poème est bien une formule magique permettant l'ouverture de la porte du tunnel? demanda Ganyal, trop heureux de s'éviter une marche de plusieurs jours dans les montagnes.
- Absolument. D'ailleurs je vous le prouverai demain.
- J'avais donc raison de ne pas m'en faire à ce sujet, conclut Ganyal, joyeux. Allons, tout va bien!"
Alors qu'il achevait de prononcer ces paroles, un cri retentit soudain au loin. L'homme et les deux Nains se précipitèrent vers le perron de la palissade, et virent arriver une Naine qui courait en direction du village.
-"C'est Silia, la servante de ma fille! s'écria Thimbur."
La servante arriva enfin aux portes du village, et hors d'haleine s'écroula dans les bras de Thimbur, puis elle fondit en larmes.
-"Ils ont enlevé Lis, Seigneur, ils ont enlevé votre fille! dit-elle entre deux sanglots.
- Qui ça?
- Des cavaliers habillés en noir. Nous étions au bord de la rivière, ils sont venus et l'ont capturée. Et ils ont tué Graïn qui essayait de l'aider, ajouta-t-elle en pleurant.
- Par où sont-ils partis?
- Là!" fit-elle en montrant du doigt Karak Grong.
Thimbur jeta un regard rageur vers la montagne, puis il se tourna vers Thror et dit:
-"Je viens avec vous."
Au matin la petite troupe, accompagnée de Thimbur, prit le chemin de l'entrée du souterrain secret de Karak Grong. Personne n'avait osé raisonner le vieux Nain car tous savaient que sa fille était sa seule famille, et qu'il tenait à elle plus qu'à quiconque. Malgré son âge et sa grande fatigue, il avait tenu à accompagner Thror et les siens pour délivrer Lis, et s'était équipé des armes et de l'armure appartenant à sa famille depuis des générations. La colère semblait cependant lui redonner des forces : il refusait qu'on l'aide à avancer et portait seul son propre matériel.
La marche dura environ une heure et fut très pénible car la végétation avait totalement envahi l'ancien sentier qui menait au passage secret et les Nains durent ouvrir la route à coups de hache. Thimbur se souvenait malgré tout de la direction à prendre et les guida sans problème jusqu'à l'entrée du tunnel. La porte secrète se trouvait au fond d'une grotte peu profonde, formée par un énorme rocher creux entièrement noir. Taillée dans la roche avec soin, elle se confondait totalement aux parois intérieure et même un ?il avisé ne pouvait distinguer ses contours avec précision. Cependant son existence ne faisait aucun doute car un long message runique, richement décoré bien que très érodé, interdisait l'accès à ceux qui ne possédaient pas le mot de passe.
-" Donne-moi le poème", demanda Thimbur à Thror. Celui-ci s'exécuta et lui tendit le parchemin qu'il gardait attaché par une ficelle autour du cou. Le silence se fit devant l'entrée, et le vieux maître commença à lire les vers d'une voix grave, en levant la main vers les runes. Une fois qu'il eut terminé tous regardèrent la porte en espérant la voir s'ouvrir, mais rien ne se passa. Au bout d'une longue minute, alors que la déception commençait à apparaître sur les visages, un sourd grondement se fit entendre. Le sol vibra sous leurs pieds, et des fissures apparurent dans le mur de pierre. La porte pivota lentement sur ses gonds dans un bruit assourdissant et s'entrouvrit légèrement, puis sembla se bloquer et s'immobilisa. Une forte odeur de moisi et de renfermé envahit toute la grotte. -" Le mécanisme doit être bloqué, fit Dwali. - Il y a assez de place pour pouvoir passer. J'y vais". répondit Thror en se glissant tant bien que mal dans l'ouverture.
Ganyal le suivit et eut beaucoup de difficultés à franchir le passage : bien qu'il fut assez mince, l'ouverture était bien trop basse pour lui et les Nains durent le pousser pour qu'il parvienne enfin à entrer. Thimbur, Dwali, Thimli et deux autres Nains passèrent à leur tour sans encombre. Mais au moment où ils s'y attendaient le moins, la porte se remit à vibrer et se referma en quelques secondes, laissant à l'extérieur la moitié de la petite troupe ; par chance, personne ne fut coincé dans l'entrebâillement. Thimbur reprit le parchemin et tenta de rouvrir la porte mais il eut beau répéter la formule, rien ne se passa. Le mot de passe devait être différent pour sortir, et les Nains restés dehors ne se rappelaient sans doute pas des vers magiques. Tous les appels d'un côté comme de l'autre demeurèrent sans réponse : la porte semblait arrêter tous les sons.
-"Il n'y a rien à faire, conclut Thimbur. Mieux vaut continuer à avancer, nous aviserons plus tard."
Dofur, un des deux Nains à avoir franchi la porte en dernier avait heureusement sur lui l'unique sac où se trouvaient les torches et les briquets qui devaient servir à éclairer le tunnel, aussi la petite troupe ne manqua pas de lumière et put progresser assez rapidement. Le souterrain était taillé à même le roc et respectait une largeur et une hauteur toujours égales, conformément à l'art des Mineurs Nains. Cependant nul n'avait entretenu ce passage depuis des années et les parois étaient recouvertes de mousse et dégoulinaient d'humidité. Par endroits des flaques immenses s'étaient formées où l'eau montait jusqu'aux genoux ; cependant aucun éboulis n'avait obstrué le passage comme on aurait pu le craindre, et au bout d'un long parcours aux pentes très raides l'Homme et les six Nains arrivèrent devant une autre porte. Celle-ci n'était pas fermée magiquement et ils purent l'ouvrir en la poussant.
Le tunnel débouchait sur une petite salle éclairée par quelques torches. Les Orques n'avaient sans doute pas remarqué cette issue secrète située au milieu d'un mur et aussi bien dissimulée que la porte extérieure, sans quoi ils auraient condamné le passage en provoquant un éboulement. Thror et ses compagnons pénétrèrent silencieusement dans la pièce et refermèrent soigneusement la porte derrière eux afin de dissimuler toute trace de leur passage. Trois tunnels partaient de la salle où ils avaient abouti ; ils étaient en train de discuter à voix basse de la direction à suivre quand soudain Gror, un des Nains de Gungrond, les interrompit et dit :
-" J'entends du bruit. Quelqu'un arrive par ce couloir!"
On distinguait en effet des bruits de pas provenant de l'un des trois tunnels, et bientôt la lumière vacillante d'une torche se refléta contre les parois. La petite troupe courut silencieusement jusqu'à l'issue par laquelle l'inconnu allait entrer, et tous se tapirent dans l'ombre autour de l'ouverture. Au bout de quelques secondes, un Orque pénétra dans la salle. Il n'eut pas le temps de proférer la moindre parole et fut en un instant jeté à terre, bâillonné et ligoté.
-" Pourquoi ne l'avez-vous pas tué, Thror? demanda Thimli dont les yeux brillaient de haine.
- Ce Peau-Verte va d'abord nous mener jusqu'à Lis, dit Thimbur. Sans lui nous n'avons aucune chance de retrouver ma fille."
On délia donc les jambes du pauvre Orque qui se demandait encore ce qui s'était passé et comment ces étrangers étaient arrivés jusqu'ici. Ganyal lui ôta son bâillon après l'avoir menacé de le couper en deux dans le sens de la longueur si il se mettait à crier ; l'orque se releva en gémissant, et dans un patois épouvantable ponctué de grognements et de reniflements il expliqua aux Nains et à Ganyal qu'il savait où se trouvait la fille de Thimbur, et accepta de les conduire jusqu'à elle.
Durant un long moment, ils suivirent l'Orque le long d'obscurs couloirs aux nombreux embranchements. Leur guide prenait systématiquement les chemins qui montaient, et bientôt toute la petite troupe fut passablement fatiguée. Ganyal, qui marchait courbé en avant, se cogna la tête plusieurs fois et faillit même tomber en trébuchant sur une pierre.
-" Cet porc nous mène en bateau! pesta-t-il, excédé. Les cachots sont toujours au plus profond des forteresses, c'est bien connu. Il nous emmène droit à son maître, ou dans un piège quelconque! - " Pas un piège! grogna l'Orque, furieux d'être soupçonné. Prisonniers importants dans les salles du Haut."
Cette nouvelle semblait de bon augure, car Lis avait due être traitée différemment des autres prisonniers qu'on enfermait habituellement dans les étages du bas de la montagne, à côté de la salle des tortures. Mais de toute façon, être prisonnier de Tarkang n'était jamais une bonne chose et les paroles de l'Orque inquiétèrent encore davantage Thimbur, qui se demandait dans quel but exact avait été capturée sa fille.
Au bout de quelques minutes, ils parvinrent à une nouvelle salle richement décorée, dont les bas-reliefs représentaient les anciens rois Nains de la forteresse. L'Orque s'arrêta et dit :
-" Là, fille dans la chambre, fit-il en désignant de ses mains encore entravées une porte en métal dont un gros cadenas interdisait l'accès.
- As-tu la clef ? demanda Thimbur d'un ton sec.
- Non, non. La clef, seul le Maître l'avoir. Gardiens ont clefs des cachots, pas des salles du Haut.
- Tant pis, nous en viendrons bien à bout avec nos haches. Reculez-vous!" ordonna-t-il avant d'asséner un coup terrible sur le cadenas à l'aide de son arme.
La hache de Thimbur avait été forgée par l'un de ses ancêtres et était gravée de puissantes runes, aussi le cadenas ne résista pas longtemps à l'énergie magique et se brisa en deux très rapidement. Le vieux Nain ouvrit grand la porte, et appela sa fille qui s'était réfugiée dans un coin de la pièce, effrayée par le bruit. Une fois sa surprise passée, elle courut se jeter dans les bras de son père.
-" Ils ne t'ont rien fait? demanda Thimbur.
- Non. J'ai même été bien traitée. Je ne sais pas pourquoi j'ai été enlevée, mais à présent cela n'a plus d'importance puisque tu es là.
- Il faut encore sortir d'ici. Et je ne sais pas..."
Thimbur fut soudainement interrompu par un cri. L'Orque, voyant une ultime possibilité d'évasion s'offrir à lui, avait profité de la distraction passagère de la petite troupe pour fausser compagnie à Ganyal en lui donnant un coup au visage, et s'était engouffré dans le tunnel par lequel ils étaient venus. Tout en courant, il hurlait des cris d'alarme dans sa langue en appelant ses congénères à la rescousse. Dwali fut le premier à réagir : saisissant son arbalète, il ajusta le fuyard et lui décocha un carreau qui alla se ficher dans la nuque de sa cible. L'Orque s'écroula, touché à mort.
-" Ne restons pas là! cria Thror. Il va en arriver d'autres en quelques minutes!"
Ils se ruèrent dans le passage opposé à celui par lequel l'Orque avait fui ; cependant, ils n'avaient pas fait cent pas que déjà ils entendirent derrière eux les cors d'alarme des Peaux-Vertes lancés à leurs trousses. D'un commun accord, ils s'arrêtèrent pour faire face à la meute hurlante : en effet, si ils étaient rejoints dans leur course par leurs ennemis, ils n'avaient que peu de chance de survivre. Thror, Ganyal et Thimli retournèrent donc sur leurs pas et se postèrent à un endroit favorable, dans un tournant, bloquant le passage et attendant leurs poursuivants l'arme à la main. Les Orques ne furent pas longs à arriver, mais furent stoppés net dans leur course par Thror et ses deux compagnons. Les premiers Peaux-Vertes tombèrent en ayant eu à peine le temps d'apercevoir leurs adversaires, et l'effet de surprise fut total. Thror terrassa quatre Orques et Ganyal et Thimli en tuèrent sept à eux deux. Leurs ennemis, trop surpris par cette attaque subite, n'eurent pas le temps de leur opposer de véritable résistance et bientôt les survivants s'enfuirent par où ils étaient venus.
-" Ils vont chercher des renforts. Allons-y !" cria Ganyal au reste de la troupe.
Tous reprirent leur course le long du souterrain, et bientôt ils purent entendre de nouveau la horde de poursuivants sur leurs talons. Le tunnel continuait à monter, semblant se diriger vers les étages les plus élevés de Karak Grong ; curieusement l'air devenait de plus en plus lourd et nauséabond au fur et à mesure de leur progression. A bout de souffle, ils s'arrêtèrent pour repousser encore une fois leurs adversaires mais au bout de quelques secondes, ils se rendirent compte qu'aucun bruit de poursuite ne leur parvenait plus, et durent se rendre à l'évidence : les Orques avaient renoncé à les rattraper.
-" Cela ne me plaît pas trop, fit Thror. Ils ont certainement une bonne raison pour avoir abandonné la poursuite. Avançons plus prudemment, il se peut qu'il y ait des pièges dans les parages."
Ils reprirent donc leur chemin en marchant, redoublant de méfiance et s'attendant à tout moment à être surpris par un piège quelconque, mais rien d'anormal ne se produisit. L'atmosphère était à présent étouffante et des vapeurs envahissaient le sombre tunnel, mais ils n'avaient pas d'autre choix que de continuer droit devant eux, car tout retour en arrière était désormais impossible. Dwali et Gror s'étaient portés volontaires pour ouvrir le chemin, et avançaient une dizaine de mètres devant leurs compagnons. Au bout d'un long moment de marche au milieu des ténèbres, Thror aperçut les deux Nains revenir vers le reste de la troupe, l'air inquiet.
-" Notre situation ne s'améliore pas, firent-ils. Nous allons tout droit dans l'antre du dragon. Il dort dans une salle immense où aboutit le tunnel un peu plus haut ; nous l'avons vu couché sur son trésor.
- Il n'y a pas d'autre passage ? demanda Thimbur.
- Non, répondit Gror. Nous avons aperçu une porte dans l'obscurité mais pour l'atteindre, il faudra traverser toute la salle sans réveiller Umfir. Mais après tout, nous sommes venus ici pour le tuer : nous pourrions profiter de son sommeil pour y parvenir : c'est là notre meilleure chance de succès. Je ne vois pas en effet comment combattre un monstre pareil une fois qu'il sera réveillé.
- Tu as raison, dit Thror. Nous allons tenter ne nous approcher de lui et nous verrons bien ce qu'il y a à faire. Aucune créature n'est invulnérable, il doit sûrement avoir un point faible. Mais je pense, Maître Thimbur, qu'il vaut mieux que vous restiez en arrière avec votre fille ; après tout vous n'êtes pas venu ici dans le même but que nous. Choisissez l'un d'entre nous pour vous protéger, si les Orques revenaient vous ne pourriez rien faire seul contre tous.
- Tes paroles sont pleines de sagesse. Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter de défendre ma fille avec moi, Ganyal, fils de Paryan ? dit le vieux Nain en se tournant vers l'homme. Je sais que vous êtes quelqu'un de valeureux et que je pourrai compter sur vous.
- Tout l'honneur sera pour moi, maître Thimbur, fit Ganyal un peu déçu cependant de ne pas pouvoir aller combattre avec ses compagnons.
- Bien, allons-y à présent", conclut Thror en prenant la tête du groupe de Nains.
La salle ne se trouvait qu'à quelques mètres de l'endroit où ils s'étaient arrêtés, et bientôt ils aperçurent à leur tour le dragon qui dormait au milieu de la pièce, affalé sur son trésor. Umfir devait avoir un âge très élevé, car il était énorme et occupait pratiquement la moitié de son immense antre. Des vapeurs lui sortaient des naseaux et la voûte de sa caverne était entièrement masquée par cette fumée opaque et malodorante. Son aspect était réellement terrifiant, et même endormi Umfir inspirait la crainte à quiconque le voyait pour la première fois. Les Nains réussirent cependant à maîtriser leur peur, et pénétrèrent dans la salle en faisant le moins de bruit possible.
Arrivés aux pieds du dragon, ils se séparèrent pour tenter de découvrir un point faible dans l'armure d'écailles du monstre. Dwali et Thimli, les deux frères, contournèrent Umfir du côté gauche tandis que Gror et Dofur inspectaient son flanc droit. Thror, quant à lui, avait remarqué un chemin taillé dans la roche qui grimpait le long d'une paroi et aboutissait à une sorte de plate-forme juste au dessus de la tête du dragon, et décida d'y monter pour pouvoir regarder le dos de la créature.
Il était à peine parvenu à ses fins qu'il entendit un bruit métallique retentir dans toute la caverne. Du haut de son poste d'observation il aperçut Dofur étendu à terre, et comprit que ce dernier avait trébuché sur quelque chose et était tombé au milieu des pièces d'or, provoquant la chute de quelques objets en métal. Il ne put s'empêcher de pousser un juron en voyant le dragon, alerté par le bruit, sortir de son sommeil et ouvrir les paupières.
Umfir avait l'ouïe fine lorsqu'il s'agissait de son trésor, et comme tous ses semblables il y tenait plus qu'à tout. Il se leva d'un bond et déploya ses ailes, cherchant du regard le ou les intrus qui avaient pénétré sur son domaine. Les Nains, comprenant qu'ils n'avaient aucune chance de survie en restant sur place, prirent la fuite et tentèrent de regagner le tunnel par lequel ils étaient venus. Ils étaient presque arrivés jusqu'à l'ouverture quand le monstre les aperçut ; immédiatement, un souffle enflammé sortit de sa gueule et frappa la paroi juste au-dessus d'eux. Sous l'effet de la chaleur, la caverne trembla et se fissura ; d'énormes blocs de rocher se détachèrent des voûtes et vinrent s'abattre avec fracas sur l'entrée du tunnel, l'obstruant complètement et empêchant toute fuite par ce côté là. Les quatre Nains faillirent être pris sous l'éboulement mais en réchappèrent de justesse, pour se trouver face au dragon.
Umfir allait de nouveau cracher ses flammes mortelles sur ses ennemis lorsqu'il sentit quelque chose lui tomber sur la tête, tout près de son oreille droite. Thror avait failli s'écraser au sol, mais était parvenu à se raccrocher tant bien que mal aux écailles du monstre et s'était relevé. En un éclair, il leva sa hache et l'abattit de toutes ses forces au sommet du crâne du dragon. Des étincelles d'énergie magique fusèrent de la hache runique, et les écailles fracassées furent projetées dans les airs ; la lame avait touché juste et s'était enfoncée profondément dans l'os, le transperçant et faisant jaillir un flot de sang verdâtre. Sous la douleur, Umfir poussa un terrible rugissement et secoua la tête dans tous les sens pour se débarrasser de la morsure du métal, mais l'arme était coincée dans la blessure et Thror, enchaîné à sa hache, tournoya dans les airs mais ne fut pas projeté à terre. Au bout de quelques secondes, le dragon vacilla et tomba lourdement sur le sol, blessé à mort.
Une clameur de joie retentit dans la grotte, alors que le Tueur du Dragon se relevait indemne. Tandis que ses compagnons accouraient vers lui en proie à une joie inexprimable, Thror, repensant à Borri murmura pour lui-même à voix basse, les larmes aux yeux :
-" Vous voilà vengé, mon Maître."
Thror gravit rapidement le tas de pierre entassées devant le passage. Thimbur, Lis et Ganyal étaient sans doute bloqués à quelques mètres derrière l'éboulis et le tunnel totalement obstrué ne laissait aucun espoir de les rejoindre par ce côté là. Malgré la mort du dragon, les Nains n'étaient pas au bout de leurs problèmes : si Thror était venu avant tout pour tuer Umfir, il avait également promis de mettre fin aux rêves de conquêtes de Tarkang le nécromancien et désirait aussi aider Lis et son père à sortir de la forteresse. Enfin, il devait retrouver Ganyal, son plus vieux et plus fidèle ami.
Ses quatre autres compagnons, Dwali, Thimli, Gror et Dofur, qui avaient droit à une part substantielle de la fortune du Roi Daïn Front d'Airain sur laquelle Umfir avait veillé pendant tant d'années, s'étaient précipités vers l'amoncellement de pièces d'or et d'objets précieux quelques instants seulement après la mort du dragon et avaient oublié d'un coup toutes leurs autres préoccupations pour se rouler en riant au milieu des richesses. Thror avait détourné le regard, déçu et empli d'amertume de voir ses frères d'armes se conduire ainsi. Il savait que lui aussi, quelques années auparavant, aurait perdu la tête devant une telle quantité d'argent et de bijoux ; il savait également que l'appât du gain et la soif de l'or étaient des vices communs à tout le peuple Nain depuis la nuit des temps et faisaient le malheur de sa race, l'entraînant dans des guerres absurdes et meurtrières ; mais depuis qu'il était devenu Thror aux Mains de Sang, membre de l'Ordre des Tueurs, il avait perdu tout intérêt pour les richesses matérielles et se désolait de voir les siens dévorés par cette passion inextinguible pour la fortune sous toutes ses formes. L'honneur et l'amitié comptaient désormais plus que tout dans sa vie.
Une bagarre pour la possession d'un pendentif en émeraude venait d'éclater entre Gror et Dwali, et Thror tentait de les séparer quand soudain un immense filet s'abattit sur eux. Dofur et Thimli n'eurent pas le temps de secourir leurs trois amis et furent à leur tour pris dans un enchevêtrement de mailles crasseuses et solides. En se débattant, les Nains refermèrent le piège sur eux et bientôt ils ne purent plus bouger du tout, et encore moins se servir de leurs armes pour ouvrir une brèche. Au-dessus d'eux, une troupe de Gobelins de la Nuit les regardaient lutter en riant et en leur lançant des injures. Bientôt, ils descendirent prudemment vers leurs prisonniers et se mirent à les traîner sur le sol, toujours emmaillotés dans les filets.
Les insultes et les provocations lancées par les Nains n'eurent comme seul effet sur les Gobelins que d'augmenter le nombre de coups de pieds qu'ils donnaient à leurs prisonniers désormais inoffensifs. Au bout de longues minutes de déambulation dans les sombres couloirs, traînant toujours leurs paquets derrière eux, les Peaux-Vertes arrivèrent aux portes d'une grande salle et abandonnèrent leurs ennemis devant l'entrée avant de fuir à toutes jambes par où ils étaient venus. Les Nains attendirent un long moment dans le noir, en silence. Tous avaient la rage au c?ur de s'être laissé prendre aussi facilement par de telles créatures, et d'avoir échoué si près du but.
Soudain les deux battants de la porte s'écartèrent laissant échapper un flot de lumière qui fit ciller les prisonniers. Un grand rire retentit dans la pièce et peu à peu, les Nains distinguèrent au bout de la salle un immense trône sur lequel siégeait un vieillard habillé d'un long manteau sombre.
-"Tarkang..." murmura Thror dans un souffle.
Il aperçut le nécromancien lever la main et tracer dans les airs un signe cabalistique. Aussitôt, les prisonniers se sentirent soulevés au-dessus du sol et furent projetés brutalement aux pieds du trône par une puissance magique. Le maître des lieux se leva et descendit les quelques marches qui le séparaient de ses ennemis.
-" Voilà donc nos invités!" fit-il en se penchant sur les Nains. Sa voix grave et sonore résonna dans toute la pièce. "Je m'attendais à autre chose après le récit que m'avait fait le capitaine des gardes sur votre intrusion dans ma forteresse. Je dois dire que je suis déçu! M'envoyer une bande de nabots crasseux en espérant me renverser...
- Prie tes dieux pour que je ne sorte jamais de ce filet ou je te ferai rentrer tes insultes dans la gorge, charogne! s'écria Gror, piqué au vif.
- Je n'ai nul besoin de ces pièges grossiers pour maîtriser mes ennemis", fit-il en claquant des doigts. Le filet tomba aussitôt en poussière. Les Nains se regardèrent, surpris, puis se ruèrent sur Tarkang l'arme levée mais ils se heurtèrent à un mur invisible et tombèrent lourdement au sol sous les rires narquois du nécromancien.
-" Pauvres fous! reprit celui-ci. Je comprends à présent comment les Gobelins ont pu vous capturer, vous êtes encore plus stupides qu'eux! De vulgaires aventuriers à la recherche d'un trésor, n'est-ce pas? Je vais vous faire une grâce : vous le verrez avant de mourir... Et puis cela changera Umfir de la viande de Gobelin!" Ajouta-t-il en éclatant de rire.
Thror eut un petit sourire et répondit :
-" Nous avons déjà vu le tas d'or sur lequel dormait ce gros lézard que j'ai tué..."
Tarkang se tut et un horrible rictus de haine déforma son visage. Tendant son doigt décharné vers le Tueur, il s'écria :
-" Tu mens, nabot! Personne ne peut venir à bout de mon dragon!
- Va donc vérifier..."
Le nécromancien se figea un instant et fixa Thror du regard, comme s'il voulait pénétrer ses pensées. Puis au bout de quelques secondes, il recula d'effroi et s'appuyant sur son trône il poussa un cri de colère qui semblait sortir des entrailles de la terre et qui fit trembler les murs de la salle. Thror, impassible, soutenait son regard et sentait la violence de la haine qui animait son ennemi. L'homme avait lu dans le c?ur du Nain que celui-ci disait la vérité et que son dragon était vraiment mort.
-" Tu payeras cela! Tu payeras très cher, nabot. Et en attendant ta propre mort, regarde donc ceci", dit-il en se calmant soudainement tout en lançant un sourire sinistre au Nain.
Le nécromancien alla rapidement jusqu'au fond de la salle et tira le rideau qui séparait la pièce en deux. Sous les yeux horrifiés des Nains, Lis et Ganyal apparurent, enchaînés au mur par les poignets. Ganyal était étendu à terre sans connaissance et son visage était couvert de sang ; Lis, assise sur le sol, pleurait en silence.
-" Nous n'avons rien fait au troisième... Il paraît qu'il s'était déjà enterré tout seul quand mes gardes sont arrivés!" fit Tarkang en ricanant.
Thimbur avait en effet été pris dans l'éboulement lorsque la voûte de la caverne s'était effondrée et seuls, Ganyal et Lis n'avaient rien pu faire pour arrêter les Orques qui étaient remontés à l'assaut. Après un bref combat, ils avaient été capturés et emmenés au nécromancien. En entendant ces paroles, le c?ur des Nains se resserra en pensant au vieux maître qui avait péri pour sauvegarder sa fille, et tous jurèrent silencieusement de faire payer sa mort à Tarkang si ils le pouvaient.
Soudain un sifflement lointain résonna aux oreilles de tous ceux qui se trouvaient dans la salle du trône. Le nécromancien se précipita vers un des murs et d'un geste fit s'ouvrir une immense fenêtre dans la paroi de pierre. Par l'ouverture les Nains purent apercevoir le ciel étoilé, et distinguèrent une grande forme ailée s'approchant de la forteresse. Dans un puissant battement d'ailes, le monstre se posa sur le rebord de la fenêtre. Thror le reconnut, car il avait déjà combattu par le passé de semblables créatures : c'était une harpie ; elle était énorme et son visage grimaçant reflétait la haine et la cruauté. Le Nain frémit lorsqu'il aperçut entre ses griffes une couronne couleur de feu.
Sans dire un mot, le sorcier s'approcha de la bête et prit la couronne, qu'il leva au-dessus de sa tête.
-" La Malédiction d'Arschnian, fit Thror à voix basse. Nous avons échoué.
- Tu as deviné juste, nabot! s'écria Tarkang exultant. La Couronne Maléfique m'appartient désormais. Vous allez bientôt constater ma puissance! Le monde entier m'appartiendra, et les Vivants seront définitivement anéantis par mon armée des Ombres. Rassurez-vous, vous ferez bientôt partie de mes soldats!" ajouta-t-il dans un rire.
- " Pourquoi ne la coiffe-t-il pas?" se demanda Thror qui ne pouvait détacher son regard de la couronne. Comme s'il avait lu dans son esprit, le nécromancien poursuivit :
-" Il ne me reste qu'une formalité à accomplir. La couronne réclame du sang pour m'appartenir..." Il leva de nouveau la main et un cliquetis de chaîne se fit entendre. Les fers qui entravaient les poignets de Lis tombèrent à terre, et un nouvel afflux d'énergie magique semblable au précédent projeta la fille de Thimbur aux pieds du maître de Karak Grong. "...le sang d'une vierge égorgée sur l'autel des Morts!" reprit Tarkang en souriant.
A ces mots les Nains eurent un dernier sursaut désespéré et tentèrent à nouveau d'atteindre leur ennemi, mais celui-ci se contenta de rire de plus belle et vit une nouvelle fois ses adversaires repoussés durement par le champ d'énergie magique qui leur barrait le chemin. La rage au c?ur, Thror et ses amis tentèrent d'abattre leurs armes dans le mur invisible dressé entre eux et Tarkang, mais les lames se brisèrent au contact de la barrière de magie pure et voltigèrent dans la pièce ; un bout de métal venu de sa propre épée s'enfonça profondément dans la gorge de Dofur qui se tordit de douleur sous la morsure de la lame et s'écroula sans un cri.
Seule l'arme de Thror n'avait pas volé en éclats ; il n'avait pas pu percer la protection magique de Tarkang mais le nécromancien avait ressenti la puissance de l'attaque de la hache runique et avait paru fléchir, comme si le coup l'avait repoussé. Il se ressaisit rapidement et dit :
-" Tu as là une arme intéressante, vraiment. Laisse-moi la regarder de près..."
Il décrivit à nouveau de son doigt une courbe dans l'air et prononça à voix basse quelques incantations. La chaîne par laquelle la hache était reliée au poignet de Thror se mit peu à peu à chauffer, et bientôt le Tueur ressentit une brûlure à l'endroit où sa peau était en contact avec le métal. Sous la douleur il tomba à genoux et serra son bras de toutes ses forces, tandis que le fer continuait à se réchauffer inexorablement. Tarkang contemplait la scène d'un air réjoui, les bras croisés, sûr de lui et attendant que la chaîne chauffée à blanc ne fonde en mutilant horriblement le Nain qui serrait les dents pour ne pas crier. Thror repensait à son père, mort parce que lui avait cédé à la douleur, et voulait cette fois-ci surmonter ses souffrances et montrer à son ennemi qu'il pouvait rester maître de son corps. Les images de Bror, de Borri, de Thimbur lui revenaient en mémoire, et il voulait se montrer digne de tous ces valeureux Nains qu'il avait connu et qu'il rejoindrait bientôt dans la mort. Il serra plus fort son bras et ferma les yeux.
La brûlure cessa net.
Le silence avait empli la pièce et n'était troublé que par la respiration haletante de Tarkang. Thror se releva et vit le nécromancien porter la main à son c?ur et la retirer aussitôt, couverte de sang. Le vieillard la regarda un long moment sans comprendre ce qu'il lui arrivait, puis aperçut une pointe longue, fine et blanche comme l'argent qui sortait de sa poitrine. Sa vue se brouilla et le goût âpre du sang lui monta à la bouche ; enfin, dans un râle étouffé il vacilla et lentement s'écroula sur le sol, mort.
Derrière lui se tenait Lis aux Tresses d'Argent. De sa longue chevelure, elle avait retiré une aiguille acérée et solide que son père avait forgée de ses mains dans le Mithril pur, alors qu'elle n'était qu'une enfant. La couleur du bijou se confondait si bien avec les cheveux de la jeune fille que nul ne connaissait l'existence de l'aiguille à part elle-même et son père, et ce jour là son secret lui avait offert sa vengeance. Elle s'était approchée doucement du nécromancien dont l'attention était concentrée sur Thror et sur les Nains, et lui avait plongé l'aiguille dans le c?ur à travers sa longue cape noire. Tarkang était mort, et la Couronne Maléfique était tombée à terre et s'était brisée. Le pouvoir du Roi-Sorcier ne menacerait plus jamais le Vieux Monde.
La victoire avait cependant un goût amer, et le premier instant de surprise passé, les Nains n'eurent pas le c?ur à se réjouir. Thimbur et Dofur étaient morts et Ganyal grièvement blessé ; Thror n'avait gardé curieusement aucune trace de sa brûlure au poignet, mais tous ses compagnons avaient souffert de leur rencontre avec le nécromancien et avaient de légères blessures dues aux pouvoir défensif de Tarkang. La nuit se passa en veilles et en soins aux blessés, et au petit matin tous étaient épuisés.
La mort du dragon et celle de Tarkang avaient fortement ébranlé les troupes d'Orques et de Gobelins, et la plupart des Peaux-vertes avaient fui à la faveur de l'obscurité ; aussi Thror et ses compagnons n'eurent aucun mal à sortir de la forteresse qui n'était plus gardée. En milieu de journée, ils parvinrent à Dol Vorn et furent accueillis en héros par les villageois.
On pleura beaucoup la mort du vieux Maître Thimbur, mais ceux qui l'avaient connu savaient qu'il n'avait pas péri pour rien et que la paix était enfin revenue dans la région grâce à son sacrifice et au courage de sa fille. Après quelques jours de repos, une nouvelle expédition fut montée pour sécuriser totalement la montagne, et bientôt il ne resta plus aucun Gobelin à des lieues à la ronde. Ganyal qui avait été très bien soigné fut rétabli en une semaine et put prendre part aux travaux de réfection de Karak Grong. La joie et la bonne humeur revinrent bien vite dans la vallée et le repeuplement de la forteresse commença dans le mois qui suivit. Thror, reconnu par tous comme le sauveur de la Montagne, fut chargé à l'unanimité de la gestion du trésor et de la direction des affaires de Karak Grong, et fit preuve d'une grande sagesse dans cette tâche difficile. Tous voyaient en lui le futur roi de ces contrées, et pourtant, il avait l'air constamment préoccupé et le souci se lisait sur son visage. Un soir, comme il s'était retiré à l'écart, sur un balcon de la forteresse, Lis vint le trouver et lui demanda :
-" Qu'avez-vous, Thror ? Depuis quelques temps vous n'êtes plus le même. Tout va bien cependant, et cela est votre ?uvre.
-Je vous remercie pour votre sollicitude, Lis, mais je ne m'inquiétais pas, car nous sommes passés par les épreuve les plus difficiles et rien ne pourra troubler à nouveau la paix de cet endroit avant longtemps. Non, je pensais simplement à mon destin. Je suis un Tueur, je ne l'oublie pas, et je sais qu'un jour ou l'autre je devrai mourir au combat. Or aujourd'hui les vôtres m'ont demandé de devenir leur Roi, ce que je pressentais depuis plusieurs jours déjà. Je ne sais si je dois accepter, ni si j'en ai le droit d'ailleurs. Borri m'a souvent dit qu'il me fallait survivre par respect pour moi-même, mais il ne m'a jamais conseillé de cesser de courir les routes à la rencontre de monstres pour rester avec mes amis. Ah, quel malheur qu'il ne soit pas là aujourd'hui.
- Borri voulait que votre vie serve à quelque chose. Serve à votre peuple, et à ceux qui vous aiment, Thror. Vous n'avez pas le droit de repartir maintenant : votre place est ici, à jamais." fit-elle en s'éloignant.
Thror resta seul un long moment, regardant les étoiles. Sous ses pieds s'étendait la longue vallée, où luisaient les nombreuses lumières des villages Nains et où se trouvait son peuple. Se détachant peu à peu de ses pensées, il prit une profonde inspiration et retourna dans la salle du trône rejoindre ses amis.
Thror épousa Lis aux Tresses d'Argent et devint le premier roi Tueur de Karak Grong ; il mourut à un âge très avancé sans jamais avoir honoré son serment et son fils reçut la charge de son père en même temps que sa couronne. Longtemps, les ménestrels chantèrent ses exploits, et la légende de Thror aux Mains de Sang se perpétua de génération en génération, et resta à jamais gravée dans la mémoire du peuple Nain.
FIN
Source : ©Kundïn, 3 janvier 2000
Merci à Attila & Freedom